17/09/2021

Catalogne, quand le fantasme remplace l’information de qualité !

Intervention de mon invitée Rosa García :

34C90554-FB86-4110-BD1E-837FF13BAF10.jpegAprès une période d’accalmie coïncidant avec la durée de la mise sous tutelle de l’autonomie catalane par l’Etat espagnol suite à la déclaration unilatérale d’indépendance proclamée par le parlement catalan le 27 octobre 2017, les articles de propagande concernant l’Espagne, son soi- disant déficit de démocratie, le soit-disant manque d’indépendance de son pouvoir judiciaire, la supposée omniprésence de l’esprit franquiste dans ses institutions, sont de retour dans nos médias romands. Par exemple, le journal 24 heures a publié le 21.06.2018 Le chemin vers la sagesse s’ouvrira-t-il en Espagne? de Joan Costa, psychologue et le 22.06.2018 S’il était resté au pouvoir, Pétain s’appellerait Franco de Xavier Alonso, rédacteur en chef adjoint Tamedia. Ces deux articles de pure propagande anti-espagnole, visant à créer un état d’opinion favorable aux postulats indépendantistes catalans, ont été repris dans le compte Twitter de l’assotiation ANC Suisse.
Assemblea Nacional Catalana (ANC) est une association fondée en 2012 dont le premier objectif est “de promouvoir la création des conditions politiques et sociales nécessaires à la construction et la constitution de l’Etat Catalan propre, indépendant, de droit, social et démocratique “ (Article 2 a) des statuts de ANC). Pour se rendre compte de la puissance et de l’agressivité de cette organisation, il suffit de rappeler les faits qui se sont produits à Barcelone les 20 et 21 septembre 2017 devant le bâtiment de la Consejería de Economía de la Generalitat de Cataluña. Une foule d’environ 2000 personnes a bloqué les accès au bâtiment qui se trouvait être l’objet d’une perquisition judiciaire ordonnée par le Tribunal numéro 13 de Barcelone, et ce pendant environ 19 heures. Le siège avait contraint la Comision judiciaire, agents et fonctionnaires juridiques, à fuir par le toit. M. Sànchez est accusé, en tant que président de l’ANC, d’avoir dirigé cette attaque contre les représentants des forces démocratiques, raison pour laquelle il se trouve aujourd’hui en prison préventive.
La constitution espagnole protège l’unité nationale, tout comme le fait celle des autres pays européens. Il en va de même de celle de la Suisse. Quel pays de notre entourage accepterait-il une scission de son territoire suite à une déclaration unilatérale d’indépendance d’une de ses régions? Nos lois, émanant de parlements démocratiquement élus, ne permettent pas de telles pratiques. Quelles sont alors ces conditions politiques et sociales, dont parle ANC, nécessaires à la construction et constitution de l’Etat catalan? Le professeur N. Levrat, Global Studies Institute- UNIGE, dans son document Le droit légitime de la Catalogne à décider. Chemins vers l’auto- determination nous éclaire à ce sujet: “...le cadre national sera inévitablement inadapté car les processus démocratiques existants n’ont pas réussi à permettre à une solution ou un processus d’émerger. Un changement d’échelle semble alors nécessaire...”. Prof. N. Levrat, Prof. S. Antunes, Prof. G. Tusseau, Prof. P. Williams. Il faudra donc convaincre l’opinion publique internationale de la pertinence des thèses indépendantistes catalanes, puisque les processus démocratiques existants ne permettent pas une solution satisfaisante à l’échelle nationale. La presse romande a largement contribué à faire connaître le conflit catalan en Suisse par le biais de nombreux articles durant l’automne dernier, ce qui est légitime; ce qui ne l’est pas, c’est d’avoir cherché à créer un état d’opinion en Suisse romande favorable aux thèses indépendantistes, en contribuant à créer ces conditions sociales recherchés par ANC.
Les deux articles mentionnés dans le premier paragraphe ne devraient pas avoir leur place dans la presse d’un pays comme la Suisse, ni dans un journal comme le 24 heures qui se déclare sans orientation politique marquée. En effet, il n’est pas légitime que la presse d’un pays démocratique, neutre et, qui plus est, n’appartenant pas à l’EU comme la Suisse, soit utilisée comme vecteur de propagande par des associations visant à la séparation territoriale d’un pays membre de l’EU, pays pleinement reconnu par toutes les démocraties de son entourage, et ce même si cette presse traverse des difficultés économiques graves. Ceci n’est favorable à long terme ni à la Suisse, ni à ses relations déjà si difficiles avec l’EU, ni à l’avenir de la presse romande. En effet, c’est l’absolu manque de respect au code de Munich de certains journalistes qui choque le plus les esprits et qui finit de discréditer de manière définitive ce qui reste de notre presse.

A9D17493-7E0B-4AC7-9A34-310DC6CB9089.jpegLa santé démocratique de l’Etat espagnol n’est remise en question par aucune institution indépendante. Au contraire, les études Freedom in the Word de l’ONG Freedom House, The Democracy Index de The Economist, le Freedom Human Index élaboré par Cato Institute (EEUU), Fraser Institute (Canada) et Liberales Institut (Allemagne) et The Legatum Properity Index élaboré par le Legatum Institut (Royaume Uni) contredisent de manière objective les idées que véhiculent Messieurs Costa et Alonso à travers leurs articles. L’Espagne obtient des excellentes qualifications et se place parmi les pays les plus démocratiques et respectueux des libertés dans le monde.
L’indépendance des pourvoirs en Espagne n’est pas à démontrer, elle non plus. En effet, les propos de M. Costa et de la presse romande en général, cherchant à faire croire au lecteur que le pouvoir judiciaire serait soumis à l’exécutif, sont contredits de manière éclatante par la sentence prononcée par l’Audiencia Nacional, le même Tribunal qui poursuit M. Puigdemont et ses conseillers, le 25 mai 2018 suite à l’affaire Gürtel, où le parti du M. Rajoy a été condamné pour avoir tiré bénéfice d’un système de corruption institutionnalisé, et où 29 personnes, parmi lesquelles plusieurs dirigeants du parti populaire, ont été condamnées à des peines très élevées, 33 ans pour M. Bárcenas, trésorier du parti. Suite à ces condamnations, M. Rajoy a été renversé par M. Sánchez. Si M. Rajoy avait eu une réelle influence sur le pouvoir judiciaire, une telle sentence aurait-elle été prononcée?
Quant à M. Costa, il ne manque en rien au respect du code de Munich; il est psychologue.

*Publié sur les pages Facebook :

Catalunya peuple d’Espagne

Tabarnia les amis suisses 

Tabarnia amici sella Svizzera italiana 

Les Libéraux 

 

 

Pour en finir avec les clichés : Emmanuel Todd, la Catalogne, l’Espagne et la démocratie

96A064EF-E78C-4A89-82BA-6E3381B10750.jpegUn engagement personnel pour une cause supérieure est déterminé par un élément clé ou encore par la rencontre d’une personnalité. Pour ma part, le traitement très lacunaire par nos médias suisses romands - même malhonnête - de l’antagonisme catalan a été l’élément déclencheur. Ma rencontre avec le français Nicolas Klein, professeur prodigue, auteur et grand connaisseur de l’Espagne fut déterminante. J’ai le plaisir de publier ici son dernier texte en exclusivité. FM

Propos liminaires
​Dans une interview accordée à la radio française ce mercredi 11 juillet 2018, le célèbre démographe et penseur français Emmanuel Todd était amené à s’exprimer sur la politique d’Emmanuel Macron dans notre pays.
Il s’est aussi brièvement exprimé (moins de cinq minutes) sur les tensions séparatistes et les troubles économiques qui agitent l’Espagne depuis une dizaine d’années. Son propos à ce sujet n’était évidemment pas aussi développé que le discours qu’il tenait sur la France et il aurait probablement pu être plus précis s’il en avait eu le temps. Néanmoins, ces quelques minutes synthétisent bien la position qui est la sienne concernant le défi séparatiste catalan et il n’est pas certain que, même avec plus de minutes à l’antenne, il l’aurait substantiellement nuancé ou modifié.

​Loin de moi l’idée, dans ce billet d’humeur, de réfuter toutes les thèses d’Emmanuel Todd dans tous les domaines. Je ne conteste pas non plus ses compétences en démographie ou en anthropologie (dont il se sert pour analyser les événements espagnols des dernières années) ou la pertinence des arguments qu’il développe habituellement. Mon article ne concerne ici que les quelques minutes qu’il a consacrées à la question catalane ce 11 juillet 2018 et qui résument ce qu’il avait déjà pu en dire auparavant.
​Nul n’est tenu d’être un spécialiste de tous les sujets et Emmanuel Todd a beaucoup apporté à la pensée politique et sociale dans l’hexagone. En revanche, si l’on s’exprime sur un sujet que, de toute évidence, l’on maîtrise assez mal, l’on doit pouvoir tolérer la critique. De même, expliquer des choses le plus souvent intéressantes ne signifie en rien que tout ce que l’on dit est nécessairement juste. C’est pourquoi il me semble salutaire de répondre aux récentes déclarations d’Emmanuel Todd en ce qui concerne l’actualité politique et économique espagnole.

La thèse d’Emmanuel Todd
​L’idée fondamentale du plus célèbre de nos démographes part de ses théories sur les grandes catégories familiales, qu’il applique à la Catalogne et dont il tire, en quelques mots, les conclusions suivantes :
1) la Catalogne se caractérise historiquement par la prégnance de la famille-souche, qui s’organise autour de lignées paysannes avec une importance capitale du fils aîné dans la transmission de l’héritage ;
2) les sociétés dominées par ces structures anthropologiques se constituent en fonction de principes ethniques ;
3) ces principes ethniques peuvent aboutir soit à des systèmes politiques autoritaires (cas de l’Allemagne et du Japon), soit à des systèmes de tradition démocratique (cas de la Suisse alémanique) ;
4) la Catalogne répond plutôt au second paradigme ;
5) elle s’oppose de fait depuis longtemps (voire depuis toujours) à la Castille, qui se manifeste davantage par son absolutisme et son centralisme.

Il faut reconnaître à l’intervention d’Emmanuel Todd deux mérites fondamentaux : d’une part, réaffirmer que l’Espagne actuelle est belle et bien une nation ancienne et cohérente en dépit de ses tensions internes (à en lire les inepties des uns et la propagande des autres, l’on viendrait presque à en douter) ; d’autre part, s’appuyer sur l’histoire longue pour tenter de comprendre les développements contemporains (ce qui, dans le cas espagnol, permet d’échapper aux considérations éculées et souvent simplistes sur la Guerre civile et la dictature franquiste).

En revanche, l’analyse de la situation catalane qui est ici produite me paraît singulièrement erronée, probablement parce qu’Emmanuel Todd connaît mal l’Espagne mais aussi parce qu’il a, à mon humble avis, excessivement recours à sa grille de lecture familiale.

Un regard en arrière
Il y aurait trop à dire sur les propos du démographe pour tout reprendre point par point. Cependant, quelques éléments cruciaux doivent à tout prix être clarifiés car l’opposition entre Catalogne démocratique et Castille autoritaire est non seulement manichéenne mais très certainement fausse de bout en bout.

Procédons dans l’ordre :
1- contrairement à une légende historiographique tenace, la Catalogne est loin d’avoir été le seul point d’appui (ni même le principal) des républicains espagnols durant la Guerre civile (1936-1939). Non seulement une grande partie de la droite autonomiste catalane (animée par la Ligue régionaliste de Francesc Cambó) a soutenu Francisco Franco et les troupes nationalistes sur le plan moral, financier et matériel mais en plus, la Seconde République a résisté dans bien d’autres points de la géographie espagnole. Aussi Valence a-t-elle été capitale de l’Espagne après que les autorités républicaines s’y sont réfugiées, entre 1936 et 1937. De plus, c’est bien Madrid qui est tombée en dernier, lorsqu’aucun espoir ne subsistait et que le conflit était irrémédiablement perdu pour le camp républicain. L’installation de Francisco Franco au palais du Pardo (qui se trouve certes sur le territoire madrilène mais en périphérie) témoigne de la profonde méfiance du dictateur envers la société de cette ville, qui s’est rebellée à plusieurs reprises contre le régime. Que l’on songe par exemple aux émeutes de février 1956, qui ont agité les milieux universitaires madrilènes et non pas barcelonais. C’est aussi à Madrid qu’est née et a le plus rayonné la Movida, symbole de la libération politique, sociale et morale du pays après la mort de Franco ;
2- malgré ce que semble sous-entendre Emmanuel Todd, l’union de l’Espagne, qui a donné naissance à la nation espagnole au sens moderne du terme, à la fin du xve siècle, s’est faite entre la Couronne de Castille et la Couronne d’Aragon – et non pas entre la Couronne de Castille et la Couronne de Catalogne. Il existait depuis le Moyen Âge des comtés catalans, dont le plus important était celui de Barcelone, mais pas de royaume catalan unifié ni, contrairement à ce que l’on voit fleurir dans les manuels scolaires indépendantistes, de Couronne catalano-aragonaise. D’ailleurs, lors du règne des rois catholiques, la Castille était l’élément fédérateur et dynamique de la péninsule Ibérique tandis qu’en Aragon, la bourgeoisie commerçante valencienne connaissait un essor qui contrastait avec le déclin économique catalan ;
3- il existe de nombreux éléments historiques attestant d’une tradition démocratique très ancrée dans la Castille médiévale, qui s’est d’ailleurs révoltée contre l’absolutisme de Charles Quint lors de la Guerre des Communautés de Castille, entre 1520 et 1522. C’est alors la bourgeoisie et la petite noblesse castillanes qui ont voulu œuvrer contre l’écrasant pouvoir royal. L’on trouve des révoltes du même type et motivées par les mêmes causes entre 1519 et 1523 à Valence et à Majorque, dans le cadre des germanías, mais rien de comparable en Catalogne. Les Parlements médiévaux de Castille étaient les héritiers d’une tradition démocratique (au sens ancien du terme) qui a d’ailleurs été officiellement reconnue par l’UNESCO. Les Cortes de León (Parlement qui s’est réuni dans cette ville castillane en 1188) ont donné lieu à ce qui est aujourd’hui unanimement considéré comme le plus ancien témoignage documentaire d’un système parlementaire en Europe, vingt-sept ans avant la Magna Carta anglaise. Des spécialistes de l’histoire espagnole (à l’instar de Joseph Pérez, qui fait autorité en la matière) estiment par ailleurs que la Couronne d’Aragon, en dépit de la tenue régulière de Cortes peuplées de représentants (procuradores) très remuants, était gangrénée par des oligarchies qui ne brillaient pas spécialement par leur « progressisme ». La Catalogne elle-même était engluée dans des luttes menées par des paysans pressurés de charges, les payeses, qui refusaient de payer une remensa (somme d’argent fixée par le seigneur) pour pouvoir quitter la terre qu’ils cultivaient. C’est Ferdinand le Catholique qui a dû intervenir en personne et qui, par la Sentence arbitrale de Guadalupe de 1486, a tenté en vain de résoudre l’opposition entre petites gens et possédants. À la même époque, la Catalogne actuelle était aussi en proie à l’affrontement entre deux groupes qui représentaient parfaitement les oppositions oligarchiques régionales, avec d’un côté la Biga (seigneurie traditionnelle) et de l’autre la Busca (secteur commerçant dont le pouvoir était plus récent). Bien entendu, au Moyen Âge et à l’époque moderne, la démocratie au sens où nous l’entendons aujourd’hui n’existait nulle part mais les institutions castillanes étaient sensiblement moins autoritaires que les institutions aragonaises et, singulièrement, catalanes ;
4- contrairement à ce que prétendent sans cesse les séparatistes catalans, la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1715) n’a pas été un conflit entre une Castille absolutiste favorable à Philippe v de Bourbon et une Catalogne fédéraliste qui soutenait l’archiduc Charles. Les historiens sérieux, aussi bien en Espagne qu’ailleurs, ont depuis longtemps fait le lit de cette interprétation biaisée et seuls les propagandistes à la solde des dirigeants séparatistes la défendent encore. Il ne m’appartient donc pas de reprendre tous leurs arguments ici. Notons toutefois que les Décrets de Nueva Planta, imposés par Philippe v après sa victoire définitive et qui sont si décriés par les sécessionnistes, ont par exemple permis l’abolition du servage en Catalogne. Elle était seule région d’Espagne qui conservait encore cette forme socio-économique archaïque et, il faut bien le dire, très peu démocratique. Par ailleurs, la nouvelle dynastie royale s’est empressée de confirmer les fueros (privilèges et droits coutumiers) des provinces basques et de la Navarre, qui l’avaient soutenue durant le conflit. L’on est loin du centralisme étroit qui constitue toutes les caricatures possibles et imaginables sur l’histoire espagnole ;
5- l’accession au Trône des Bourbons, en 1700, a d’ailleurs supposé pour la Catalogne un décollage économique formidable qui est l’œuvre directe de la dynastie. Comme le développe Jesús Laínz dans un livre majeur, la bourgeoisie catalane a eu un poids prépondérant dans les décisions socio-économiques du pouvoir central. Les dirigeants qui se sont succédé à Madrid ont ainsi toujours favorisé l’économie catalane et ses intérêts, y compris durant le franquisme, au détriment d’autres régions espagnoles (Valence, la Galice, la corniche cantabrique, l’Andalousie). L’existence d’une bourgeoisie développée en Catalogne n’était d’ailleurs pas synonyme de démocratisation avancée. À la fin du xixe siècle, par exemple, les élites catalanes étaient les plus bellicistes et esclavagistes de toute l’Espagne et ce sont elles qui refusaient avec le plus de véhémence l’indépendance de Cuba et des Philippines, allant jusqu’à rejeter la moindre idée d’autonomie relative de ces archipels au sein du Royaume d’Espagne. Ce sont les descendants spirituels et matériels de cette bourgeoisie réactionnaire qui sont au pouvoir en Catalogne depuis des décennies ;
6- ce siècle a également été marqué, chez notre voisin ibérique, par l’affrontement violent entre les libéraux (aussi nommés « isabélins », car regroupés autour de la reine Isabelle ii, qui a régné sur l’Espagne de 1833 à 1868) et les absolutistes (aussi nommés « carlistes », car partisans de l’infant Charles, oncle d’Isabelle et prétendant au Trône d’Espagne). Les premiers étaient favorables au maintien des acquis de la Guerre d’Indépendance contre Napoléon et voulaient consolider le parlementarisme dans le pays – même si ce parlementarisme était loin d’être aussi abouti que le nôtre. Les seconds, au contraire, s’accrochaient à un ordre révolu des choses, fondé sur l’autorité incontestée du roi ainsi que des élites seigneuriales et ecclésiastiques traditionnelles. Or, les carlistes ont prospéré pour l’essentiel dans les provinces basques et en Catalogne – et non pas à Madrid, en Castille ou dans le Sud de la péninsule Ibérique ! Il existe d’ailleurs une corrélation assez marquée entre les zones qui soutiennent le plus l’indépendantisme en Catalogne (province de Gérone et campagne intérieure) et celles qui ont le plus nourri le carlisme (faut-il y voir une simple coïncidence ou un réel lien de cause à effet ?) ;
7- aussi bien le nationalisme basque que le nationalisme catalan se fondent sur des penseurs et écrivains ouvertement xénophobes – Sabino Arana dans le premier cas et Enric Prat de la Riba, Pompeu Gener ou le docteur Bartolomé Robert dans le second. Ces faits sont bien connus et de telles doctrines ne sont en rien un accident ou une dérive fâcheuse des deux séparatismes : ils en forment le berceau et le réacteur nucléaire. D’ailleurs, les élites autonomistes puis séparatistes catalanes contemporaines (Jordi Pujol, Marta Ferrusola, Artur Mas, Núria de Gispert, Joaquim Torra, Oriol Junqueras, etc.) continuent d’avoir des déclarations xénophobes à l’encontre des autres Espagnols sans que leurs bases ne s’en émeuvent réellement. Dans son interview à la radio, Emmanuel Todd a une excellente intuition lorsqu’il estime que les séparatistes voient la Catalogne comme une nation bien européenne, qui s’intègrerait volontiers dans une Europe unie si elle devenait indépendante. Il faudrait pourtant qu’il aille plus loin : ce sentiment européen repose sur la conviction d’une supériorité catalane face au reste de l’Espagne (les Catalans seraient naturellement et intrinsèquement plus démocratiques, plus riches, plus civilisés, plus cultivés) et c’est lui qui empêche tout sentiment authentiquement eurocritique d’émerger au sein de l’indépendantisme. Le démographe s’illusionne beaucoup sur ce point. Après tout, le parti de l’actuel président de la Généralité de Catalogne, Joaquim Torra, se nomme bel et bien Parti démocrate européen de Catalogne (PDeCAT) ;
8- la gestion de la communauté autonome par les dirigeants séparatistes ne s’avère pas spécialement plus démocratique que dans le reste de l’Espagne, bien au contraire. Les agressions verbales et physiques envers les unionistes accompagnent volontiers le viol du droit des hispanophones de naissance (majoritaires en Catalogne) d’étudier dans leur langue maternelle. La corruption a plus touché cette région que le reste du pays tandis que le Parlement régional est régulièrement fermé par la majorité indépendantiste (qui ne correspond pas à une majorité sociale). À l’automne 2017, il n’était ouvert que lorsque Carles Puigdemont devait y faire un discours, un peu à la manière d’un monarque absolu s’adressant aux représentants de ses bons et fidèles sujets. L’objectif très clair était de rendre le moins de comptes possibles à une opposition embêtante. Ne parlons même pas du détournement de vastes sommes d’argent – environ 4 milliards d’euros selon les juges – en faveur de l’indépendantisme et donc au détriment de la politique sociale de la région.

Ne pas s’arrêter aux images d’Épinal
En somme, il n’y a pas de réelle tradition démocratique et éclairée catalane qui s’opposerait frontalement à une forme d’absolutisme autoritaire et étroitement centraliste castillan ou madrilène. Emmanuel Todd fait fausse route à ce sujet mais il n’est pas le seul en France. Cette vision romantique et manichéenne voudrait rééditer une Guerre civile fantasmée ou une lutte pour les peuples opprimés à la manière d’un George Byron se rendant en Grèce mais elle est à la fois dépassée, trompeuse et dangereuse.

L’on peut comprendre que certains tombent dans le panneau. Après tout, les élites nationalistes catalanes se sont montrées très efficaces lorsqu’il a fallu donner le changer avec la démocratisation de l’Espagne, entre 1975 et 1982. Leur « opération cosmétique » a été parfaite sur le plan de la communication, à l’image du FC Barcelone qui s’est inventé une virginité démocratique et s’est fait le héraut d’une « nation bafouée ». De la même façon, les autorités indépendantistes aiment rappeler à l’envi que le Parti populaire (principale formation conservatrice espagnole) a été fondé par Manuel Fraga, ancien ministre franquiste. C’est vrai, mais ils oublient volontiers de mentionner que, lors des premières élections municipales libres après la mort de Francisco Franco, en 1979, bon nombre de maires encartés chez Convergence et Union (ancêtre direct du PDeCAT, parti de Puigdemont et Torra) étaient eux aussi issus des rangs franquistes et s’étaient habilement recyclés.

Un dernier mot enfin. Alors que le Parlement régional catalan n’a eu de cesse, ces dernières années, de réduire les droits de l’opposition aux indépendantistes, un événement capital a eu lieu au Parlement central espagnol entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin 2018. Suivant les dispositions prévues à l’article 113 de la Constitution de 1978, une majorité d’élus de la chambre basse a renversé le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy pour installer au pouvoir le socialiste Pedro Sánchez. Dans ce cadre, le vote des députés nationalistes basques et séparatistes catalans a été crucial. Sans eux, une telle motion de censure n’aurait jamais pu passer.
Quelle étrange démocratie que celle qui empêche l’opposition de s’exprimer et quelle étrange dictature que celle qui permet que l’infâme tyran soit chassé du pouvoir sans effusion de sang, par une procédure tout à fait transparente et prévue de longue date !

16/09/2021

Auschwitz - Birkenau discuté en classe...

2E5BFD86-08F3-4BCA-8D9A-C6CEF8A1DCF0.jpegQuelle bonne idée a eue le prof d’histoire Vincent Barbey d’inviter dans sa classe de l’ECG Henry-Dunant, à Genève, un intervenant s’étant plusieurs fois déplacé à Auschwitz - Birkenau... votre serviteur. En guise de clôture de l’une des matières qu’il enseigne en histoire contemporaine. Ce fut l’occasion d’expliquer à une classe de jeunes adultes intéressés et participatifs le fonctionnement des sinistres camps de la mort. De rappeler certains enseignements. L’échange fut riche. En plus d’être le vaisseau amiral de l’holocauste, Auschwitz - Birkenau incarne l’anéantissement de l’autre. De celui qu’on jalouse. Les nazis considéraient certes les Polonais comme une sous-race, ils désignaient les Juifs comme un danger pour leur lignée. En réalité, c’est leur propre absence d’intériorité qui les menaçait. Il fallait alors effacer de la surface de la terre celui qui nous renvoyait à notre petitesse. On commence par le viol de A0F83CAC-5D07-4C8C-B78E-47C9187A46BF.jpegson âme pour finir avec sa suppression physique. De la phase concentrationnaire à l’étape d’extermination, ce fut une organisation criminelle. Les nazis sur ordre de Himmler avaient interdiction de filmer et de photographier. Ils savaient très bien ce qu’ils faisaient. Peu avant la libération des camps par l’armée rouge, l’ordre a été donné de dynamiter les chambres à gaz comme les fours crématoires. Effacer les traces de l’abomination. J’ai rappelé que ce fut pour beaucoup une fructueuse affaire commerciale. Du pillage des trop nombreuses victimes à l’esclavagisme au profit de l’industrie allemande mais aussi étrangère. L’évolution dans le temps comme dans l’espace est également soulignée. Comment cette bourgade polonaise du nom Oswięcim devient Auschwitz pour, dans un premier temps, mater les intellectuels et l’élite polonais. Devenir ensuite Birkenau l’industrie du crime. Comment ne pas générer un conflit. On sait comment débute l’antagonisme mais jamais quand et dans quelles dimensions il 1E3D14AE-8810-4EBD-A76A-CC38B18088F3.jpegprendra fin. L’occasion aussi de recommander la lecture des classiques que sont « Si c’est un homme » de Primo Levi et « Le journal d’Anne Frank. » De conclure que tout projet basé sur des perceptions raciales devient funeste. Septante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? On a tous quelque chose d’Auschwitz-Bitekenau. Un grand merci à ce prof audacieux et à ces élèves sur qui reposent tant d’espoirs.

  1. François Meylan, Genève

Publié sur « Les Libéraux »