13/12/2017

Les attentats de Barcelone du 17 août, éclairage...

9F0D0546-D5CF-4581-A94E-3B91F031B94F.jpeg*Après m’être rendu plus d’une trentaine de fois sur des lieux marqués par le terrorisme et les violences politiques, je suis retourné cette fois à Barcelone.

PAR FRANÇOIS MEYLAN, retour de Barcelone

J’y ai des contacts anciens au sein de la Guardia Urbana – la police de la ville de Gaudi et de son agglomération. J’ai également suivi de près la montée du séparatisme catalan au cours de ces vingt-cinq dernières années.

Les attentats du jeudi 17 août 2017 sur les célèbres Ramblas et le même soir dans la station balnéaire de Cambrils, distante de 120 km, m’interpellent à plus d’un titre. Il est, une fois de plus, question de véhicules volés et lancés dans la foule à grande vitesse avec pour objectif de faire le plus grand nombre de victimes. Comme pour les attaques similaires à Berlin, à Stockholm et à Londres, le «chauffard terroriste» prend la fuite en abandonnant le véhicule accidenté. Il n’a pas l’intention de mourir. Ce qui contredit la théorie habituellement répandue du terroriste kamikaze. Ce que dit l’écrivain marocain – prix Goncourt 1987 – Tahar Ben Jelloun: «Le mot kamikaze a été utilisé durant la seconde Guerre mondiale. Les kamikazes japonais étaient des soldats, mobilisés dans une armée en guerre, qui obéissaient aux ordres et n’attaquaient que des cibles militaires précises. Il ne s’agissait pas de suicides. La mort faisait partie de leur mission, et ils devaient l’accepter. C’est pour cela que les «djihadistes» ne sont pas des kamikazes. Cette notion de sacrifice de soi n’est pas courante dans le monde civilisé, autrement dit partout où domine l’instinct de vie. L’islam condamne d’ailleurs fermement le suicide, même pour une cause qui serait noble.»

Ensuite, y aurait-il une relation entre ces nouvelles attaques à l’encontre de passants – emploi de véhicules-béliers et agressions au couteau occasionnant 15 morts et des dizaines de blessés – et les événements politiques qui secouent la Catalogne?

Mais aussi, quel est le lien entre Barcelone et la coalition militaire qui a combattu l’État islamique (EI) en Syrie – 19FADC57-3005-4F5E-B3A8-63AFD3BABBF2.jpegpuisque c’est cette organisation criminelle qui a revendiqué les attentats?

Précisons que l’empressement mis à revendiquer – le soir même – et l’inexactitude des faits décrits dans la revendication – mention d’une camionnette pour l’attaque de Cambrils alors qu’il s’agit d’une auto Ford berline – laissent croire que l’entité EI a agi dans la précipitation.

Notons que dans la constellation de la compréhension de l’action terroriste, se rendre sur place est toujours très utile. À la pensée unique colportée par les médias de masse et aux théories fumeuses – telles que celles sur les loups solitaires ou encore sur la génération spontanée de combattants au nom d’Allah – répétées en boucle depuis les attentats du 11 septembre 2001 par quelque analystes autoproclamés sur nos plateaux de télévision, la réalité du terrain et le contact avec les témoins de la première heure apportent un tout autre éclairage.

Des éléments recueillis sur place et des propos des meilleurs spécialistes, il appert que les autorités catalanes et espagnoles ont bel et bien eu affaire à un complot. Ce ne sont pas moins de douze individus qui sont impliqués dans ces attentats. La majorité étant d’origine marocaine et parlant français, ayant connu le banditisme et même la prison tant à Marseille qu’à Castellon, province voisine de Catalogne.

Si aucun lien n’est avéré entre la cellule marocaine et des éléments séparatistes catalans, il paraît évident que la situation politique intérieure n’a rien arrangé. Comme le souligne Nicolas Klein, auteur de «Rupture de Ban – L’Espagne face à la crise », les forces de sécurité catalanes sont restées sourdes aux avertissements de leurs homologues madrilènes. Durant l’été, le patron des Mossos d’Esquadra – la police de l’autonomie de Catalogne – jugé pas assez indépendantiste – a été remplacé. Par ailleurs les Ramblas – l’une des avenues les plus visitées d’Europe – laissait un accès aux véhicules lourds et se trouvait vulnérable du côté de son débouché sur la place Catalogne. Or rien qu’entre juillet 2016 et avril 2017, des attaques très meurtrières et similaires employant des véhicules-béliers ont eu lieu à Nice, Berlin, Stockholm et Londres. Les autorités locales auraient dû en tirer la leçon et prendre les décisions sécuritaires qui s’imposaient. Aujourd’hui, les dernières possibilités d’accès en véhicule sur les Ramblas sont condamnées par des voitures et fourgons de police en stationnement. Il y en a précisément quatre.

On relèvera également l’absence de tout lien entre Barcelone et la coalition qui combat l’EI. L’Espagne participe bel et bien à l’effort de guerre pour éliminer l’État islamique mais cet engagement est très anecdotique, comme le souligne Raphaël Jérusalmi, ancien officier des renseignements militaires israéliens, que j’ai rencontré à Barcelone. Pour ce haut connaisseur, la principale motivation de l’EI est de ne pas disparaître et de continuer à exister sur le «marché de l’emploi terroriste».

L’organisation criminelle aurait choisi la capitale catalane en raison de ses caractéristiques de cible à la fois facile et symbolique, ajoute devant moi Frédéric Gallois, ancien commandant du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN). L’enquête a démontré que l’attentat initial était d’y faire exploser, pour le moins, un camion rempli de bonbonnes de gaz butane. Ce qui n’a pas été rendu possible en raison de l’explosion accidentelle la veille de la maison où était entreposé le matériel explosif, dans la localité de Alcanar, à quelques 200 kilomètres de la capitale catalane. Une telle opération, si elle avait réussi, aurait hautement valorisé la capacité de nuisance de l’État islamique dont les structures de commandement battent en retraite sur la nouvelle zone de non-droit qu’est devenue la Libye. Le constat de Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire français au Ministère de la défense, est édifiant: «Plus de nonante pour cent des victimes du terrorisme pseudo islamiste sont des musulmans.»

10/12/2017

Paradise Papers : appliquons le principe fondamental de la réciprocité !

A0018C81-E6A2-4769-A062-6400376C611A.jpeg*Je suggère le boycott économique ou électoral des «resquilleurs de l'économie globalisée».

Une nouvelle affaire qui éclabousse le monde de l'évasion fiscale est celle des Paradise Papers. Un peu plus d'une année après celle des Panama Papers. Pour rappel, en avril 2016, une fuite provenant du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca permettait la divulgation de 11 millions de documents confidentiels. Détaillant les activités de 214 000 sociétés offshore spécialisées dans la soustraction fiscale.

Avec les «Paradise Papers», la situation est quelque peu différente. Il s'agit de montages financiers du type «poupées russes». La fuite, cette-fois-ci, provient du cabinet d'avocats Appleby. Utilisées dans le monde de la finance, de l'industrie, du vedettariat ou encore de la politique, les structures révélées ne sont pas illégales, mais l'aléa moral en prend un sérieux coup.

Il y a plusieurs façons d'appréhender cette problématique qui ne fait qu'accroître les inégalités sociales – l'impôt demeurant un outil incontournable pour redistribuer les fruits de la croissance économique. Selon le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) et l'économiste français Gabriel Zucman, cette évasion de capitaux des entreprises et des grandes fortunes représente 350 milliards d'euros de pertes fiscales par an pour le monde entier, qui viendront à manquer tôt ou tard. Quelqu'un devra bien payer.

Tolérance zéro

Le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz clame haut et fort qu'il faudrait pratiquer une tolérance zéro en la matière. Toutefois, les avocats et banquiers concernés se réfugient derrière la légalité de leurs montages financiers.

Par ailleurs, l'invocation de considérants moraux constitue un terrain glissant: la morale a mauvaise presse dans notre société basée sur l'individualisme et l'égoïsme. Parce que «les affaires» à répétition font douter de tout et de tous. Au point de se demander qui peut encore faire la morale à qui que ce soit. D'indignation en indignation, «nul ne ment plus qu'un homme indigné», disait Nietzche.

Quant aux néolibéraux, ils défendent bec et ongles que nous payons trop d'impôts. Que l'Etat et son lot de fainéants et de profiteurs coûtent trop cher. Que tout le monde n'a pas envie de financer les expos de Jeff Koons ou les poupées géantes de Nantes. Bref, c'est la faute de l'autre.

Cohérence

Pour ma part, l'angle d'approche le plus rationnel est celui de la cohérence. Si ces montages offshore avaient comme logique économique autre chose que de se désolidariser d'avec le bien commun, on devrait se dépêcher de les démocratiser et de les rendre accessibles au plus grand nombre.

Dans le même sens, appliquons le principe élémentaire de la réciprocité, sans lequel aucune confiance ne peut se développer. Pourquoi continuer d'acheter les produits de l'équipementier Nike qui, comme l'a révélé Le Monde, pratique l'optimisation fiscale par une série de montages financiers entre les Pays-Bas et les Bahamas, lui permettant de réduire son taux d'imposition à un malheureux 2% sur ses profits réalisés en Europe? Et ainsi de suite, sanctionnons, en tant que consommateurs et qu'électeurs, ces resquilleurs de l'économie globalisée qui profitent plus qu'à leur tour de la mondialisation sans acheter leur ticket!

*Article publié dans « Le Courrier », jeudi 7 décembre 2017

01/12/2017

Retour sur l’attentat de Nice, les signaux d’alarme n’ont pas manqué...

45EEAABB-2005-4627-810D-30B4478A56CC.jpegRetour sur l’attentat de Nice, les signaux d’alarme n’ont pas manqué…

L’an dernier, moins d’un mois après le drame, je m’étais rendu à Nice sur les lieux de l’attentat du 14 juillet 2016.

La population était alors sous le choc. Contraste édifiant avec les vacanciers d’août profitant des bienfaits de la baignade dans la Baie des Anges, les gerbes de fleurs s’alignaient à perte de vue sur la Promenade des Anglais. Des lettres, des témoignages, des peluches, des jouets, des bougies et autres… tout pour marquer les lieux d’un odieux carnage qui vint assombrir à jamais la fête nationale française. À noter que les enfants ont payé un lourd tribut lors de cette attaque au camion-bélier qui a fait 86 morts et 450 blessés.

À tel point qu’au-dessus de la «prom» – comme on l’appelle communément – le kiosque du Parc Albert Ier avait été transformé en lieu de recueillement. C’est d’ailleurs ce que vous demandait chaque Niçois rencontré à cette époque: d’aller vous recueillir. Partager cette douleur infinie. Porter avec lui cet impitoyable sentiment d’injustice.

Je m’y suis rendu une seconde fois, le week-end dernier. Il ne reste quasiment plus aucun stigmate. La vie a repris son cours. Seulement, en questionnant les Niçois, on apprend que beaucoup ont été meurtris de près comme de loin par le massacre. Certains ne veulent plus en parler. D’autres encore n’ont plus remis les pieds sur la Promenade des Anglais. Lieu où un camion meurtrier de 19 tonnes s’engouffra à 22:32, le soir du 14 juillet 2016, pour y écraser le maximum de passants. Zigzagant entre la chaussée côté mer et la prom, de manière à éviter les pergolas. Quelque quatre minutes et dix-sept secondes plus tard, il était immobilisé, à la hauteur du Palais de la Méditerranée, par les tirs de la police. Le chauffard était tué.

Aujourd’hui, des zones d’ombres subsistent et neuf individus demeurent mis en examen pour, entre autres, complicité d’attentat. Le volumineux rapport d’enquête de quelque 4000 pages apporte des éléments et des réponses utiles pour mieux comprendre l’acte terroriste – la violence politique – et son passage à l’acte.

En premier lieu, l’environnement et les concours de circonstances: Nice est la cinquième ville de France. Elle bénéficie d’un sytème de vidéosurveillance unique dans l’hexagone avec 1333 caméras dites intelligentes disposées à des endroits stratégiques et exploitées jour et nuit par 86 opérateurs. Au point qu’on nomme cela de la vidéoprotection. S’y ajoute une police municipale armée de 350 agents – ce qui n’est pas tellement pour une ville de plus de 340’000 habitants. Aucun des éléments qui précèdent n’a été en mesure de signaler les manœuvres peu habituelles du tueur au volant de son poids-lourd entre les 11 et 13 juillet. Le tueur a opéré au moins onze repérages, de jour comme de nuit, sur les lieux de son futur crime. Allant jusqu’à commettre des infractions au code de la route et mesurer la hauteur des pergolas, comme le précise le journaliste Willy Le Devin.

Le camion a été loué dans une agence de Saint Laurent du Var, à quelques dix kilomètres de là. Le prix de la location étant de 217 euros par jour, moyennant le dépôt d’un chèque de 1600 euros pour caution. Le tueur a acheté également un pistolet calibre 7.65 pour 1400 euros à un trafiquant de drogue albanais. Lui qui ne gagne que 1300 euros par mois vendra sa voiture pour financer son opération criminelle. Auparavant, l’octroi d’un crédit à la consommation lui aura été refusé.

Le soir du 13 juillet à 17:00, il aurait dû contractuellement restituer le camion. Cela n’a pas été fait… ni signalé à la police.

Il faut aussi parler de la personnalité instable du tueur. Un chauffeur-livreur de 31 ans, d’origine tunisienne, marié mais séparé, père de trois enfants, addict à l’alcool et au sexe compulsif, animé également d’une agitation homosexuelle, capable de violences extrêmes notamment à l’endroit de sa femme. Psychotique chronique, il a déjà été amené à consulter, tant en Tunisie qu’en France. On lui a même prescrit du Haldol. Médicament réservé aux états psychotiques aigus. Il se déteste. Il hait ce qu’il est comme les maghrébins et les homosexuels. La religion n’occupe aucune place dans son existence. Pourtant, quelques mois avant de passer à l’acte il se radicalise. Seul devant son écran d’ordinateur ou encore dans des cybercafés il visionne en boucle des vidéos de propagande d’Al-Qaida comme des films de Daesh exhibant des décapitations. Il en montre même à ses amis. Ils sont révulsés. Il leur répond qu’il a l’habitude de regarder ça. Qu’il en tire un sentiment presque jouissif. Personne, dans son entourage, ne le dénoncera.

On le voit. Il y a bel est bien eu des changements d’attitude qui n’ont malheureusement pas été détectés à temps. Des centaines de destins auraient été épargnés. Quant à la revendication de l’attaque par Daesh survenue deux jours plus tard, il s’agit avant tout «d’une revendication d’inspiration» pour Marc Trévidic, ancien juge antiterroriste. Il n’y a, pour l’heure, aucun lien établi entre le tueur au camion-bélier et Daesh. Par contre, il est indéniable que l’organisation criminelle l’a inspiré.

Un autre fait est que nulle autre personne mise en examen aujourd’hui n’était fichée ni même connue du Renseignement. Alors même qu’elle a pu frayer avec le milieu niçois. François Molins, procureur de la République, en charge de l’enquête, interviewé par la chaîne de télévision France 3 Provence-Alpes Côte d’Azur, le précise : « À Nice, dans la constellation de la pègre, il y a le groupe des maghrébins et celui des albanais. Entre eux, il existe des personnes servant d’interface pour se fournir en armes et en drogues.»

Si la justice est convaincue aujourd’hui qu’il a été influencé, il reste à déterminer par qui et à quelle fin stratégique.

Autre hypothèse retenue par les enquêteurs: le tueur n’a pas cherché à mourir. Preuve en sont les différentes couches de vêtements qu’il portait sur lui, le soir de l’attentat. Comme s’il avait prévu de s’extraire de la zone d’attaque à un moment donné, profitant des mouvements de la foule en panique. Notons que c’est ce qui s’est produit dans les attaques au véhicule-bélier à Berlin, à Stockholm et, plus près de nous, à Barcelone. Ce qui balaie la thèse du «kamikaze».

Pour ce qui est de la préméditation, on a retrouvé dans son téléphone portable quelques septante photos de la prom remontant au 14 juillet précédent et allant jusqu’à la Fan’s zone de l’Eurofoot, en passant par le Carnaval de Nice. Fasciné par l’une des plus belles promenades de France ou en repérage? Pour l’instant, l’enquête privilégie la seconde hypothèse.

Quant aux concours de circonstance, ils sont eux aussi de taille.

Premièrement, le 28 juillet 2016, à la Préfecture des Alpes maritimes, une requête de 35 policiers nationaux supplémentaires est faite. Pour renforcer le dispositif des 64 policiers prévus pour sécuriser le périmètre du feu d’artifice qui s’étend sur un kilomètre et demi. Pour la première fois et ce malgré l’état d’urgence, la requête est refusée. C’est qu’il y a un manque d’effectifs général. Les cinq unités de forces mobiles disponibles dans la zone ont déjà été attribuées ailleurs. À Marseille et à Toulouse, en raison du risque de violences urbaines. À Montpellier, pour assurer le départ de la deuxième étape du Tour de France. À Carcassonne où un demi million de spectateurs sont attendus pour assister à «l’embrasement» de la ville. Finalement des renforts seront envoyés à Avignon.

D’autre part, les plots de béton employés pour protéger la Promenade des Anglais durant l’Eurofoot ne sont pas réutilisés. Il y a, comme l’explique Benoît Kandel, ex-adjoint à la sécurité, à la Mairie de Nice, un effet de désinvestissement après la forte mobilisation sécuritaire engendrée par l’événement sportif. Comme quoi on ne peut tirer indéfiniment sur la corde. C’est l’un des enseignements-phares de la tragédie niçoise. Un autre est le fait que des changements d’ambiance flagrants n’ont pas été signalés à temps et à qui de droit.

Pour le procureur François Molins, les récents revers militaires subits par l’armée de mercenaires et de tueurs que l’on nomme État islamique ou Daesh vont encore inspirer d’autres attentats sur le sol européen. Non seulement en guise de représailles mais aussi pour déplacer les hostilités au sein de nos frontières.

Nous sommes prévenus.

*Publié dans « La Méduse », le 30 novembre 2017