16/12/2018

Qui est Quim Torra ?

Exclusif : entretien avec le professeur Nicolas Klein 

D1F378EB-F64D-48FC-AE54-F3344E364489.jpegFM : Nicolas Klein, qui est Quim Torra ?

Nicolas Klein : Joaquim Torra (dit « Quim » Torra) a un profil légèrement différent de celui de ses deux prédécesseurs à la tête de la Généralité de Catalogne, Artur Mas et Carles Puigdemont. Né en 1962, il n’a pas fait de la politique son métier initial mais gravite depuis de nombreuses années dans l’orbite de l’indépendantisme radical. Élu député aux élections régionales anticipées du 21 décembre 2017, il est éditeur, écrivain et journaliste de formation. Il fait partie de ce que les analystes de la politique catalane appellent la clerecía, terme espagnol qui signifie littéralement « clergé » et qui désigne les fonctionnaires, professeurs, personnalités des médias et autres membres d’associations stipendiées par la Généralité pour faire de la propagande en faveur du séparatisme et noyer le discours public afin de donner le sentiment d’un unanimisme autour de la question sécessionniste.
Président de la Généralité de Catalogne depuis le 17 mai 2018, il est aussi un sulfureux personnage aux écrits4363EAAD-2798-44B9-BE65-B1E071AACB9F.jpeg ouvertement xénophobes, suprémacistes et haineux à l’égard des hispanophones de la communauté autonome et des autres Espagnols. Un article tristement célèbre de son cru compare ainsi les premiers à des « bêtes » atteintes d’une « tare dans leur ADN » mais cela va plus loin et il ne s’agissait pas d’un « dérapage » isolé. Un jeune Espagnol originaire de Grenade a ainsi réuni près de 400 articles et interviews de Quim Torra contenant des insultes xénophobes plus ou moins voilées à l’encontre du reste des Espagnols et des Catalans défavorables à l’indépendance de leur région.

BC7597DE-B24F-41FE-B965-6AE4FD51720E.pngFM : Quels sont ses appuis tant dans l’autonomie catalane que dans le reste de l’Espagne et à l’étranger ?

Nicolas Klein : En Catalogne même, Quim Torra est soutenu par sa formation, regroupée au sein d’Ensemble pour la Catalogne (Junts per Catalunya), et notamment par son prédécesseur indirect au poste de président de la Généralité, Carles Puigdemont – même si ce dernier le considère probablement comme un pantin manipulable à sa guise… Il est également soutenu par la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), qui a permis la formation du gouvernement régional (Govern) en place. Il a par ailleurs à sa disposition tout un réseau d’entreprises publiques (dont la télévision et la radio régionales) et d’associations d’affidés qu’il paye généreusement – à l’image des Comités de Défense de la République (CDR), groupes violents qui se caractérisent par leurs actions « coup de poing » illégales.
Dans le reste de l’Espagne, il peut compter sur les élus indépendantistes nationaux, rémunérés sur les deniers de tous les Espagnols pour injurier et diffamer leur pays ainsi que pour tendre l’atmosphère au Congrès des députés (voire pour cracher sur certains de leurs collègues, comme on l’a vu récemment).
À l’étranger, il est soutenu par les formations séparatistes et groupements d’extrême droite d’Écosse, des Flandres, de Corse ou encore de Padanie. Il peut aussi s’appuyer sur les Catalans séparatistes qui travaillent à l’étranger et n’hésitent jamais à décrire l’Espagne comme une dictature régie par un tyran et en proie à des arrestations arbitraires de la part d’une sorte de police politique.

1BB3536D-2EE7-498E-BA6B-C4E018D932E4.jpegFM : Récemment, on a associé son nom à la «voie slovène ». Qu’en-est-il exactement ?

Nicolas Klein : Il a en effet exprimé son souhait de voir la Catalogne suivre la « voie slovène » vers l’indépendance, en référence à la façon dont ce pays des Balkans a déclaré son indépendance à l’égard de la Yougoslavie, au moment de l’effondrement du communisme en Europe centrale et orientale. Il faut cependant rappeler (ce que n’ont pas manqué de faire les médias espagnols) que l’indépendance de la Slovénie s’est déroulée dans un contexte de guerre et de grandes violences – ce qui contraste avec la façade pacifique que veulent donner les sécessionnistes (et qui n’est d’ailleurs rien d’autre qu’une image d’Épinal).
En réalité, depuis plusieurs mois (voire plusieurs années), l’indépendantisme catalan se radicalise et montre une facette toujours plus violente de lui, loin de la désobéissance civile ou de la résistance pacifiste qu’il met toujours en avant.

FM : On taxe souvent Quim Torra de racisme. Est-ce vraiment justifié ? Et est-ce vrai qu’avec l’un des taux de fécondité des plus bas au monde, l’autonomie catalane ne saurait se passer de l’immigration ?

Nicolas Klein : C’est tout à fait justifié, en effet, comme je l’expliquais plus haut. Deux éléments sont toutefois à prendre en compte : Quim Torra a au moins le mérite de l’honnêteté puisqu’il assume ce versant fondamental du séparatisme catalan qu’est le suprémacisme, là où ses coreligionnaires ou ses prédécesseurs (d’Heribert Barrera à Jordi Pujol en passant par Artur Mas, Carles Puigdemont, Oriol Junqueras ou encore Gabriel Rufián) s’expriment régulièrement dans le même sens mais de façon plus masquée ou détournée.
Par ailleurs, la xénophobie du sécessionnisme catalan est avant tout dirigée contre les Catalans non séparatistes et le reste des Espagnols (surtout s’ils ont le malheur de ne pas communier dans l’idéologie indépendantiste), non pas contre des ressortissants d’autres pays – ce qui n’ôte rien au caractère scandaleux des déclarations que j’évoquais plus haut.
Concernant la natalité et l’immigration, ce sont des problématiques qui se posent non seulement en Catalogne mais aussi dans toute l’Espagne et même dans l’ensemble du monde européen actuel. L’hiver démographique que traverse notre voisin ibérique est préoccupant dans sa globalité et des choix politiques seront nécessairement à faire pour y remédier.

02/12/2018

Pour comprendre ce qu’est l’ERC de Marta Rovira en Catalogne et à Genève !

françois meylan,marta rovira,erc,catalán,catalogne,nicolas klein; catalogne; police politique; françois meylan;i« C’est quoi l’ERC de Marta Rovira, réfugiée à Genève, qui poursuit depuis la Suisse ses activités de déstabilisation à l’encontre de l’autonomie catalane et de la démocratie espagnole ? »

Entretien exclusif avec Nicolas Klein

FM : Qu’est-ce que c’est exactement l’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) ?

Nicolas Klein : La Gauche républicaine de Catalogne (ERC – Esquerra Republicana de Catalunya, en catalan) est l’un des deux principaux partis indépendantistes actuels dans la communauté autonome, censé représenter l’aile « gauche » du séparatisme « face au » Parti démocrate européen de Catalogne (qui en serait la facette conservatrice). Fondé en 1931, il est présidé par Oriol Junqueras (actuellement en détention préventive pour son rôle dans l’organisation du référendum illégal du 1er octobre 2017) et compte dans ses rangs des personnalités comme Gabriel Rufián (sa tête de liste au Congrès des députés, à Madrid) et Joan Tardà (qui en est le porte-parole dans la même chambre).
Au cours de son histoire récente, la formation a fourni un président à la communauté autonome (Josep Tarradellas, en exil de 1954 à 1977 puis officiellement de 1977 à 1980) et a toujours hésité entre un soutien aux partis politiques espagnols (c’est le sens de son alliance avec les socialistes de José Luis Rodríguez Zapatero dans les années 2000) et la coalition avec la bourgeoisie catalane (dans le cadre du défi séparatiste depuis les années 2010).
Il s’agit aujourd’hui du troisième parti représenté au Parlement régional catalan (Parlament), avec 32 sièges sur 135.

FM : Quel rôle joue cette formation dans les tentions actuelles dans l’autonomie catalane ?

Nicolas Klein : Comme je le disais dans la question précédente, l’ERC est, avec le PDeCAT, l’une des deux grandes formations politiques séparatistes en Catalogne. Ses membres les plus importants (comme Oriol Junqueras, son président, ou Marta Rovira, sa secrétaire générale) ont activement participé aux tensions indépendantistes et à la préparation des événements de la fin de l’année 2017.
Au niveau national, Joan Tardà et, plus encore, Gabriel Rufián sont des acteurs de toute première importance dans les attaques incessantes à l’égard de l’État central espagnol de la part du monde sécessionniste. Ils ne reculent ni devant la calomnie, ni devant l’agressivité, ni devant les insultes, ni devant le mépris le plus scandaleux à l’égard des députés espagnols qui sont leurs adversaires idéologiques. On a récemment vu l’un des députés nationaux de l’ERC, Jordi Borrell, cracher sur le ministre espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération, Josep Borrell, en plein hémicycle. Il l’avait auparavant copieusement insulté sur les réseaux sociaux…

FM : Récemment, je me suis entretenu avec la députée européenne Maite Pagazaurtundúa qui a, entre autres, rédigé un rapport sur les CDR et un autre sur la police politique encouragée par l’appareil séparatiste catalan. Dans le cadre de nos discussions sur les violences politiques, elle a fait allusion aux exactions commises par l’ERC durant la Seconde République. De quoi s’agit-il ?

Nicolas Klein : L’ERC est prompte, comme tout l’univers indépendantiste catalan, à accuser les autorités espagnoles de franquisme ou de fascisme et à traîner la réputation historique de notre voisin ibérique dans la boue. Pourtant, le passé de cette formation, notamment dans les années 30 du siècle précédent, est trouble, pour le moins.
Le président de la Généralité de 1934 à 1940, Lluís Companys, est issu de ses rangs et il s’agit de l’un des « martyrs » historiques de la cause séparatiste car il a été livré à l’Espagne franquiste par la Gestapo puis exécuté à Barcelone en octobre 1940. Il est donc l’objet d’hommages grandiloquents de la part des indépendantistes, d’autant que, le 6 octobre 1934, il avait profité des troubles en Espagne pour déclarer l’indépendance de la région de façon tout à fait illégale.
Mais il y a bien plus grave : l’on sait que, sous son mandat, plus de 8 000 personnes ont été assassinées sur ses ordres après un jugement sommaire et sans aucune garantie démocratique, uniquement car il s’agissait d’opposants idéologiques réels ou supposés. Parmi ses victimes, l’on compte de nombreux religieux, des carlistes, des membres de la Ligue régionaliste (séparatistes de droite), des partisans de la droite conservatrice espagnole, etc. C’est aussi sur demande de Companys qu’ont été créés des camps de concentration en Catalogne, notamment à Omélls de Nagaya.
Les liens de l’ERC ont également été troubles avec l’Estat Català, qui faisait partie de cette formation de 1931 à 1936, organisait des défilés fascistes à Barcelone et ne cachait pas ses sympathies pour l’Italie de Benito Mussolini…

FM : La secrétaire générale de l’ERC Marta Rovira, réfugiée à Genève, déclare dans la presse suisse qu’elle continue sa lutte depuis le territoire helvétique. À quoi faut-il s’attendre ?

Nicolas Klein : Difficile à dire, d’autant que les tensions sont toujours plus patentes entre les indépendantistes qui ont fui la justice espagnole à l’étranger et ceux qui sont restés outre-Pyrénées mais aussi entre l’ERC et le PDeCAT, lequel tente de louvoyer et d’éviter que l’influence de l’ancien président de la Généralité, Carles Puigdemont, ne soit trop manifeste.
Les séparatistes comme Marta Rovira vont tenter de continuer à salir l’image de l’Espagne au niveau international en poursuivant leur récit mensonger concernant notre voisin ibérique, décrit comme une semi-dictature, un État plus proche de la Turquie que des valeurs démocratiques européennes, etc.

28/11/2018

Gérone, en Catalogne, ville de non droit...

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FM : Depuis la tentative de coup d’État des 6 et 7 septembre 2017 en Catalogne, les débats se sont focalisés sur Barcelone, qui ne vote pourtant pas indépendantiste. Pourquoi ?

Nicolas Klein : Cette question est très intéressante car, à la fin de l’année 2017, à la faveur du référendum séparatiste illégal du 1er octobre, les Espagnols en général, les Catalans en particulier et le monde entier ont découvert ou redécouvert un fait pourtant bien connu des analystes : la profonde division des citoyens catalans sur la question indépendantiste. Pendant des années, les autorités sécessionnistes et leurs relais d’influence ont sans cesse martelé une idée simpliste et fausse, à savoir l’unanimité des Catalans autour d’une volonté de séparation d’avec le reste de l’Espagne.
Or, les manifestations « unionistes » des 8 et 29 octobre à Barcelone puis les commentaires autour des élections régionales anticipées du 21 décembre ont confirmé que non seulement les citoyens catalans défavorables à l’indépendance n’avaient plus peur de se faire entendre mais aussi (et tout simplement) qu’ils existaient et qu’ils étaient nombreux. C’est alors que bien des politologues et journalistes se sont remis à parler d’une réalité ancienne qui avait déjà été décrite : les deux principales aires urbaines catalanes (Barcelone et Tarragone), qui regroupent l’essentiel de la population et des activités économiques de la communauté autonome, sont majoritairement anti-indépendantistes tandis que les deux provinces restantes (Gérone et Lérida), beaucoup plus rurales et moins dynamiques, sont majoritairement séparatistes.
Ces dissensions sont donc de nature territoriale mais aussi sociale puisque la plupart des études réalisées jusqu’à présent montrent que les classes populaires et les petites classes moyennes catalanes sont « unionistes » tandis que les classes moyennes supérieures et plus fortunées sont sécessionnistes.

B6689085-2E83-4926-9394-94BA3DCC9AB2.jpegC’est aussi dans ce cadre qu’est apparue l’initiative Tabarnia, qui a pris de l’ampleur à partir de la fin décembre 2017, et qui vise à séparer à terme l’aire urbaine de Barcelone et celle de Tarragone du reste de la Catalogne. Cette scission, qui aboutirait à la création d’une nouvelle communauté autonome, est rendue possible par la Constitution espagnole de 1978. Ce mouvement, qui était d’abord satirique, est devenu très sérieux par la suite et ses tenants veulent justement défendre une autre réalité de la Catalogne, affirmant que la Généralité acquise à l’indépendantisme ne se préoccupe pas d’eux.

FM : Gérone, localité d’une centaine de milliers d’habitants située plus au Nord, n’est que peu médiatisée et c’est pourtant le fief des séparatistes. Pourquoi donc ?

Nicolas Klein : La Catalogne est souvent résumée (à tort) à Barcelone et surtout à une Barcelone fantasmée, qui aurait été de toute éternité un bastion du dynamisme, de l’avant-garde, de l’ouverture aux autres et de la démocratie, par opposition à une Castille archaïque et autoritaire centrée autour de Madrid. Peu de Français connaissent Gérone, qui n’est pas une ville côtière et a certes beaucoup d’atouts historiques mais ne bénéficie pas de la même exposition médiatique.
Il s’agit en effet de l’un des fiefs du séparatisme catalan, au sein de cette Catalogne plus rurale et méfiante vis-à-vis des grandes aires urbaines. Carles Puigdemont en a d’ailleurs été le maire de 2011 à 2016. Elle n’est toutefois que l’un des épicentres du sécessionnisme, puisque certaines communes de l’intérieur de la province de Barcelone, comme Manresa ou Vich, pourraient tout à fait lui disputer un tel statut.
Il est dans tous les cas évident qu’une Catalogne indépendante dépouillée de Barcelone et Tarragone ne pèserait pas bien lourd…

75E47469-894E-4A31-8996-C9CD9FAF2402.jpegFM : On a entendu que les habitants de Gérone qui voulaient célébrer, comme partout en Espagne, le jour de la Constitution le 6 décembre n’étaient pas autorisés à le faire sous prétexte que la place publique concernée a été rebaptisée place du 1er octobre. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Klein : De façon générale, la liberté d’expression, de manifestation et de rassemblement dans la Catalogne séparatiste est une chimère depuis bien longtemps déjà – et c’est un élément qui démontre combien les autorités sécessionnistes sont hypocrites lorsqu’elles se gargarisent de grands mots comme « liberté » ou « démocratie ».
Il est manifeste que la Généralité et une partie des activistes indépendantistes feront tout pour empêcher (que ce soit par voie légale ou de facto) les Catalans de célébrer les quarante ans de la Constitution espagnole de 1978 ce 6 décembre. Beaucoup d’entre eux ne supportent plus depuis un petit moment l’expression d’une opinion contraire à l’indépendantisme (une telle expression leur apparaît systématiquement comme une provocation et une offense en elle-même) et ils veulent faire perdurer le mirage de l’unanimisme catalan.

EA3A55FB-A78B-4A1E-BCD1-480FE0078145.jpegFM : Peut-on dire que les autorités de Gérone sont hors la loi ?

Nicolas Klein : Même si les lois en vigueur en Espagne ne permettent pas, à ma connaissance, d’empêcher par principe un rassemble de ce type, la municipalité de Gérone (comme celle d’autres communes séparatistes de Catalogne) trouvera bien une explication plus ou moins valable pour la reléguer loin du centre-ville, voire lui interdire de se tenir dans les faits.
C’est bien entendu scandaleux mais ce ne serait pas la première fois qu’un tel phénomène se déroule devant nos yeux. Comme je le disais plus haut, la démocratie revendiquée à longueur de journée par les indépendantistes consiste surtout à rendre omniprésente une opinion (le séparatisme) et à masquer, par la force s’il le faut, l’« unionisme ».