08/07/2017

Attentat de Francfort, où la théorie du loup solitaire ne tient plus

IMG_0447.JPGMercredi 2 mars 2011, aéroport international de Francfort.

*PAR FRANÇOIS MEYLAN, retour de Francfort

Dans l’après-midi, un Albanais du Kosovo, originaire de Mitrovica, résidant en Allemagne accède au bus qui s’apprête à convoyer une vingtaine de militaires américains arrivant du Royaume-Uni à la base américaine de Rammstein. D’où il est prévu qu’ils s’envolent pour l’Afghanistan.

Troisième aéroport en Europe après Heathrow et Paris-Charles-de-Gaulle, Francfort est un site vulnérable. Une visite sur le site le confirme: on y circule comme dans un grand magasin. De fait l’homme ne semble pas avoir eu trop de peine à parvenir sur les lieux du crime. Avec une habilité et un sang froid effroyables, il tue d’une balle dans le dos puis d’une autre dans la tête un premier militaire à proximité du car. Il s’introduit aussitôt dans le véhicule et tue également d’une balle dans la tête le chauffeur lui aussi militaire. Avant que son arme ne s’enraye, il réussit à blesser grièvement encore deux autres militaires. Toutes les victimes avaient la vingtaine.

Cet acte odieux a outré le président Barack Obama mais n’a été que peu couvert médiatiquement. A l’époque nul n’avait vraiment douté de la théorie du loup solitaire, à savoir que l’assassin aurait agi de sa propre initiative sans lien avec un réseau avec à sa tête un leader et pour le moins un commanditaire. Une thèse bien accommodante dans la mesure la violence ne prend pas de connotation politique aux yeux du grand public. Par contre elle contient un message que le véritable destinataire ne peut ignorer.

IMG_0462.JPGDans le cas qui nous occupe, « l’assassin » a été présenté devant le parquet fédéral allemand en août de la même année. Cette autorité judiciaire a conclu à « l’acte d’une personne seule, motivée par l’islamisme. » Sa motivation: se venger de l’intervention américaine en Afghanistan. Le jeune homme, alors inconnu des services de police, ne cachait pas sur son mur Facebook sa radicalisation et aurait répondu à des appels à la « guerre sainte » diffusés sur Internet. Réaction plutôt courante dans ce genre d’affaire, ses proches qualifient son acte d’incompréhensible. Il est alors décrit comme en échec scolaire et imprégné de l’univers de jeux vidéo violents puis de thèses islamistes.

Aujourd’hui, les experts sont plus nombreux à se montrer dubitatifs sur la théorie du loup solitaire.

« Le démantèlement de réseaux constitués en France comme en Belgique démontre une fois de plus l’inanité du IMG_0424.JPGmythe du loup solitaire », selon Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po à Paris. Cet expert cité par l’AFP parle « d’une création intellectuelle apparue aux États-Unis lorsque la guerre globale contre la terreur lancée par l’administration Bush en 2001 donnait ses premiers signes d’essoufflement. » Et la théorie de plus en plus controversée aurait même permis le fantasme de l’ennemi de l’intérieur insaisissable et omniprésent justifiant l’instauration de dispositifs liberticides tels que le Patriot Act, dont l’efficacité est discutable. Pour le Professeur Filiu, derrière les attentats islamistes, on trouve toujours un donneur d’ordre. Il se trouve généralement au Moyen-Orient. De son côté, le centre de réflexion new-yorkais Soudan Group va jusqu’ substituer au terme erroné de « loup solitaire » par celui de « loup connu ». Car il apparaît que la quasi-totalité des terroristes qui passent à l’action sont connus et même souvent surveillés par les forces de l’ordre.

D’où la difficulté qu’il y a à surveiller efficacement des individus qui évoluent à la croisée de la criminalité et du terrorisme. Pour autant que l’on parvienne à redéfinir la notion de terrorisme, un concept ample et imprécis. De nombreuses définitions conventionnelles témoignent de l’absence de consensus à ce sujet. Eminent spécialiste du monde arabe, de l’islamisme et de l’islam de France, Gilles Kepel estime que la théorie du loup solitaire est une « imbécilité ». Elle entrave même l’enquête qui permettrait d’établir les liens entre les exécutants et les donneurs d’ordre. Etablir au grand jour que le terrorisme tel qu’il se manifeste aujourd’hui sous nos latitudes est avant toute chose le produit d’une criminalité organisée au service de l’action politique violente.

*Article publié dans "la Méduse", le 7 juillet 2017

 

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