04/09/2017

Asinara, sur les traces du Mal et de la liberté.

IMG_8417.JPGL’île d’Asinara située au nord ouest de la Sardaigne se devait d’être la dernière étape pour moi d’un voyage dédié à la compréhension du Mal.

Dans ce cas précis, le fil conducteur étant l’histoire de l’honorable société nommée « Cosa Nostra », communément appelée la mafia. J’ai sillonné la Sicile, ces dernières années, de Palerme à son fief de Corleone, je suis aussi passé par Rome. L’île sarde me faisait des appels du pied. Superbe étendue plate baignant dans les eaux turquoises de la Sardaigne, Asinara est accessible en un peu plus d’une heure de ferry de Porto Torres. Elle a accueilli les principaux chefs mafieux dans sa prison de haute sécurité Fornelli. Notons que l’île fut utilisée jadis comme lieu de mise en quarantaine pour les marins et accueillit aussi un camp de prisonniers autrichiens et hongrois durant la Première Guerre mondiale. Plusieurs milliers y périrent. Entre 1936 et 1941, ce fut une prison réservée à la noblesse éthiopienne, du temps où l’Ethiopie était sous occupation italienne. On y interna Senedu Gebru, illustre femme de lettres éthiopienne et première femme élue au Parlement de son pays en 1957.

C’est dans les années 1970 que la prison fut réaménagée en prison de haute sécurité. On y enferma dès 1993 le chef mafieux Salvatore Riina, plus connu sous le nom de Toto Riina. Il fut le mandant et mandataire de plusieurs centaines d’assassinats en Sicile. Beaucoup de rivaux périrent sous ses feux. Mais aussi une quantité stupéfiante de policiers, de magistrats, de politiques et de journalistes. Au nombre des victimes de cette effroyable incarnation du Mal: Pio La Torre (Député), Piersanti Mattarella (Président de la région Sicile), Carlo Alberto dalla Chiesa (Super Préfet), Paolo Borsellino (Juge) ou encore son collègue magistrat Giovanni Falcone.

Ironie du sort, Falcone fut protégé à Asinara dans les années huitante, quand il était en charge du maxi-procès de Palerme qui visait particulièrement Toto Riina. Aussi, voulais-je savoir ce qu’il restait de leur passage sur l’île. Rien, mis à part l’établissement pénitencier aujourd’hui désaffecté qu’il vaut la peine de visiter. La nature a repris ses droits. Asinara est devenue une luxuriante réserve naturelle abritant un hôpital pour tortues, elle est habitée par des dizaines d’ânes albinos évoluant en totale liberté. Comme si les notions de Bien et de Mal à l’échelle du cosmos n’étaient que des constructions humaines. Des conceptions très éphémères qui ne laissent aucune empreinte, ni dans l’espace, ni dans le temps. Sans le protocole de l’écrit, pas grand chose demeure pour témoigner des tragédies, des démons et des anges qui ont parcouru l’île.

Asinara de par sa riche et tragique histoire nous rappelle que tout tourne autour de la liberté. Le Mal ne prenant racine que lorsqu’on la laisse être bafouée. Et de citer, pour mettre la perspective au goût du jour, la trop vite disparue philosophe française Anne Dufourmantelle : « L’individu a trouvé dans les outils de communication produits en masse par les nanotechnologies un moyen d’augmenter sa puissance, sans voir qu’il creuse, à travers eux, sa dépendance et son impuissance. » Autant dire que le Mal a encore de l’avenir…

Texte publié le 3 septembre 2017, dans "La Méduse"

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