30/07/2017

Une femme philosophe vient de nous quitter et ce n'est pas anodin !

IMG_5197.PNGUne récente mort tragique à la plage qui pour la plupart d’entre nous est un fait divers est probablement plus qu’une énigme. 

Loin de moi l’intention de hiérarchiser les disparitions et les décès qui sont tous douloureux et qui surviennent, dans la majorité des cas, trop tôt. Vendredi 21 juillet, sur une plage de la festive Ramatuelle, dans le département du Var et non loin de la populaire Saint-Tropez, la mer est déchaînée. Le pavillon d’autorisation à la baignade est jaune. Il passe soudainement au rouge. Mais voilà un enfant est encore dans l’eau et il se trouve en grande difficulté. Une femme se lance alors à son secours. Elle réussit à le rapprocher décisivement du bord. Les maîtres-nageurs le prennent aussitôt en charge. Il est sauvé. La courageuse femme quant à elle – fauchée par un arrêt cardiaque – ne pourra être réanimée. Ce n’est autre que Anne Dufourmantelle, belle de ses 53 printemps, philosophe et essayiste française de renom. Elle qui en 2015 posait en ces termes : « Quand il y a réellement un danger auquel il faut faire face (…), il y a une initiative à l’action très forte, au dévouement, au surpassement de soi. » Mère et compagne de l’écrivain Frédéric Boyer, Anne ne pensait probablement pas si bien dire. « Grande philosophe, psychanalyste, elle nous aidait à vivre, à penser le monde d’aujourd’hui », a aussitôt tweeté Françoise Nyssen, ministre française de la culture.

Cette interruption brutale d’une belle et réussie trajectoire n’est pas anodin. En premier lieu il met en lumière une femme philosophe accomplie et à succès. Jusqu’à présent, les médias grand public ne sollicitaient principalement que des hommes philosophes. Moi le premier, je me gargarisais de Luc Ferry, de Michel Onfray ou encore de Montaigne. Je vais personnellement m’ouvrir. Il y a dans notre environnement francophone des femmes philosophes apportant de puissantes réponses de joie et de vie. Je pense, par exemple, à Elsa Godart.

On trouve, dans cette noyade, une symbolique aux dimensions profondes. C’est une femme qui a donné la vie et qui vient la sauver. À une époque désenchantée où à défaut de trouver les réponses à nos questions existentielles dans les clergés, dans le politique et encore moins dans le marché, il appert que la philosophie sera notre salut. Et dans tout philosophe la part de féminité est forte. C’est la vie. Alors que l’on réhabilite les sorcières d’autrefois, celles qui avaient le secret tant de la vie que de l’écologie, on va indéniablement vers une féminisation de la pensée. Une posture et un état d’esprit bienveillant, de joie et de créativité. À ne pas confondre avec un féminisme exacerbé, à l’ère du temps consumériste. Ce détestable dogme alimenté et récupéré à des fins de recherche de pouvoir et même de politique électoraliste dont les principales victime sont encore les femmes.

Le bon et légitime féminisme ne saurait être la poubelle du narcissisme, du mal-être et des névroses de quelques unes. Anne, avec toute la féminité et la sensualité qu’on lui connaissait, a sauvé la vie. Il est utile, à ce titre, de rappeler Michel Onfray, dans « L’Express » : « Car le bonheur des autres n’est pensable qui si on a réalisé le sien. La tâche de la philosophie consiste à trouver l’esprit des sagesses antiques qui font du bonheur le souverain puis de continuer ensuite avec une politique qui soit la continuation de cette éthique et sa réalisation communautaire. »

Autre symbole : son destin hors du commun va en faire un personnage illustre. Sa bibliographie est riche. Elle est imprégnée, comme l’a été son dernier instant de bravoure, de courage et d’une vision. Son enseignement comme l’héritage intellectuel qu’elle nous transmet est une œuvre d’art. C’est un dépassement de soi pour un résultat supérieur. Elle a publié de nombreux essais, dont « Éloge du risque », en 2011, « Intelligence du rêve » en 2012, « Puissance de la douceur » en 2013 et « Défense du secret » en 2015. Son premier ouvrage, « De l’hospitalité » en 1997 a été cosigné avec l’intellectuel franco-algérien Jacques Derrida qui nous a quittés en 2004. Là aussi la symbolique est forte. Derrida a souvent été controversé pour sa théorie de la déconstruction qui consiste à faire surgir le non-dit sous les textes.

Comment ne pas commencer par là ? Du féminin, de la féminité à la philosophie, Anne de par son départ prématuré mais au combien héroïque et ultime nous invite – un peu malgré elle – à embrasser à grands bras l’introspection, la joie de vivre et le rêve. Avital Ronell, philosophe américaine et grande amie de Anne : « Alors que j’avais tendance à pencher vers des conclusions désastreuses, Anne, elle, était porteuse de lumière. Elle faisait montre de cette forme de joie qui donne de la cohésion au monde, sans compromis pourtant, ni affirmation superficielle. »

On peut dire que celle qui était aussi chroniqueuse au journal « Libération » a été ses actes et ceux-ci résonnent à présent pour l’éternité.

Bon vent Anne Dufourmantelle !

28/07/2017

L'attentat au camion-bélier de Berlin impose de nouveaux paramètres sécuritaires !

IMG_4568.JPGL’attentat au camion-bélier du marché de Noël à Berlin impose de nouveaux paramètres sécuritairesIl est à présent admis qu’il nous faut appréhender chaque action terroriste ou violence politique dans une globalité.

Nous sommes confrontés à la naissance de nouveaux phénomènes criminels et ils ne connaissent pas de frontière. Modus operandi : le véhicule utilitaire est employé pour perpétrer des tueries de masse. Les auteurs paraissent s’inspirer les uns des autres. L’attaque au camion-bélier du marché de Berlin, ce triste lundi soir 19 décembre 2016, n’est pas sans rappeler celle du 14 juillet 2016 à Nice. Le bilan est de 12 morts et d’une cinquantaine de blessés dont dix-huit sont dans un état jugé critique. Rappelons que sur la Promenade des Anglais ce sont 86 personnes qui ont perdu la vie et plus de 458 qui ont été blessées. A Jérusalem le 8 janvier 2017, un Palestinien, au volant de sa camionnette, enlève délibérément la vie de quatre jeunes soldats israéliens sur une promenade populaire. Il provoque encore une quinzaine de blessés avant d’être tué par les forces de sécurité.

Plus près de nous, samedi 7 avril, un Ouzbek de 37 ans agit de même avec un camion volé qu’il lance à grande vitesse dans la principale zone piétonne de Stockholm, en Suède. Le bilan est de cinq morts et de quatorze blessés. Là aussi comme à Berlin le tueur parvient à fuir le lieu du crime. Il sera arrêté quelques jours plus tard. Les liens entre ces décomptes macabres ne sont pas la marque du véhicule ni la nationalité des victimes. On a affaire à un Renault Midlum de 19 tonnes – véhicule de livraison loué – à Nice. Un Mercedes de moindre envergure volé à Stockholm et c’est une camionnette de livraison en propriété qui est employée à Jérusalem. À Berlin, c’est un semi-remorque Scania de 44 tonnes avec son chargement de 25 tonnes d’aciers qui tue. Quant à l’origine des victimes, elles sont de trois pays différents à Stockholm et on dénombre treize nationalités à Nice.

La valeur symbolique des lieux meurtris n’est pas évidente non plus. Dans une société mondialisée, interconnectée où règnent l’information et la vitesse de transmission, il est trop aisé de faire des extrapolations. Etablir des liens là où il n’y en a pas. Et, les points communs entre ces attaques d’un nouveau genre ? Premièrement, les quatre assaillants étaient connus des services de police pour des délits et des crimes de droit commun. Tous les quatre semblent s’être radicalisés au cours des quelques mois, voire semaines avant le passage à l’acte. Aucun n’était connu pour être religieusement pratiquant. Trois sur quatre ont été neutralisées mortellement par la police et les forces de sécurité. Deux des quatre – le Tunisien impliqué à Berlin et l’Ouzbek inculpé à Stockholm – ont utilisé la voie des réfugiés pour venir en Europe et ont vu leur demande d’asile rejetée. Pour l’opinion populaire dominante, les quatre ont agi, peut-être sur ordre certes, mais en tant que « loups solitaires ». Ainsi, leur incarcération voire leur suppression physique clôt aussitôt le dossier dans le conscient collectif. On peut passer à autre chose.

Je me suis rendu à Breitscheidplatz, emplacement du marché de Noël, à côté de la célèbre église berlinoise du Souvenir. Éventrée depuis la seconde guerre mondiale. Des discussions avec les commerçants du quartier et des policiers de faction confirment mon constat : la résignation prédomine, une croyance qui arrange tout le monde… c’est sans doute le prix à payer pour participer de près comme de loin à la coalition internationale qui combat les criminels de Etat islamique (EI). À l’unanimité, tout le monde se réjouit que cela marche. Quant aux deux policières que j’ai questionnées, elles semblent avoir « oublié » de quelle rue a surgi, tous feux éteints, le camion-bélier sur le marché de Noël : de Kantstrasse ou de Hardenbergstrasse ? C’est de la première.

Et pourtant n’y a pas de raison factuelle, du moins aujourd’hui, pour que ce modus operandi criminel disparaisse comme il est venu. En plus de protéger les concentrations de foules avec des plots de béton pesant jusqu’à deux tonnes et demie et autres chicanes comme cela se fait depuis peu en France il y a d’autres mesures à prendre. Préparons-nous à un changement de paradigme. En matière d’interprétation et de compréhension. Quand un poids lourd disparaît, par exemple. C’est le cas pour le 19 tonnes loué à Nice. Il n’a pas été ramené le 13 juillet à 17:00, comme contractuellement convenu. Cependant, l’alerte n’a pas été donnée. À Stockholm, le camion volé à un brasseur, durant une livraison, n’a été signalé à qui de droit que trop tard. Sans aucun doute, les mesures de prévention comme de surveillance autour des véhicules utilitaires vont rapidement évoluer à un degré encore jamais connu sous nos latitudes. Au même titre que l’on fait ouvrir les sacs à l’entrée des grands magasins parisiens. Les sites pouvant potentiellement être pris pour cible seront examinés précautionneusement. À proximité de telle ou telle manifestation existe-t-il une rectiligne qui permette à un poids lourd de prendre son élan ?

Les obstacles sont-ils suffisants pour empêcher l’arrivée d’un tel engin dans la foule ? Et qu’en est-il des véhicules de moindre importance comme à Londres, ce printemps ? C’est également l’armement et le type de munition qui équipent les forces de l’ordre qu’il faut revoir. Ces dernières devant être à même de stopper un véhicule en mouvement. On le voit. Douze mois d’attentats au véhicule-bélier nous conduisent inexorablement à une nouvelle ère du tout sécuritaire. Encore inimaginable sous nos latitudes, il y a peu. Finalement, les mandants de ces attentats ont obtenu ce qu’ils voulaient : que nous vivions dans la peur !

*Article publié dans "La Méduse", le 27 juillet 2017

 

24/07/2017

Nous assistons à un désarmement tant militaire que moral préoccupant !

IMG_3703.PNG*Le long métrage de Christopher Nolan «Dunkerque», actuellement en salle, est digne d’intérêt.

Sur le plan technique d’abord, le réalisateur de «Batman begins» et «Inception», signe une œuvre désabusée sur la guerre. Sans hémoglobine, à l’inverse d’une autre référence du genre qui est «Il faut sauver le soldat Ryan» de Steven Spielbeg. Pour autant, le suspense et l’émotion sont très rapidement au plus haut niveau et ce durant les cent-vingt minutes que dure le long métrage.

Autre prouesse, l’omniprésence d’un ennemi allemand redoutable, particulièrement meurtrier et qui ne montre jamais son visage. Nolan est bien l’un des premiers à consacrer un film entier à cette page de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale. Et cet épisode en dit long. Il nous invite à revisiter certaines vérités. Des faits qu’on préférerait ne pas voir. Ayant visionné cette superproduction je n’ai pu que ressentir un malaise.

Il est vrai que l’opération «Dynamo» – sujet du film – est menée rondement. Déclenchée le 26 mai 1940, elle consiste à évacuer vers l’Angleterre le maximum de soldats anglais et français. Ils sont réfugiés et encerclés sur les plages de Dunkerque. Ce n’est plus un débarquement mais un embarquement de la dernière chance pour les quelque 380’000 militaires qui sont condamnés à un sort funeste. En tout cas à l’emprisonnement et à la déportation. Winston Churchill, alors Premier Ministre, estime qu’il sera possible d’en sauver seulement 45000. Mais ce qui est une débâcle alliée ne serait-ce que par les quantités de véhicules, de carburants, de munitions et d’armements abandonnés lors de l’évacuation se révèle finalement comme un véritable miracle en terme de sauvetage de vies humaines. On estime à quelque 365’000 les hommes évacués. Grâce aussi au concours patriotique et courageux de la population côtière britannique qui répond à l’appel.

Néanmoins, l’épisode «Dynamo» n’est que le prélude d’une guerre mondiale qui se soldera par des dizaines et des dizaines de millions de morts. Et c’est là que se situe le message subliminal. Comment on est-on arrivé là? Pourquoi les démocraties occidentales ont-elles laissé faire Hitler? Plusieurs années avant l’évacuation de Dunkerque, on savait déjà que l’on avait affaire à un tyran belliqueux, manipulateur, menteur et non fiable. Lors de l’invasion de la Pologne, du 1er septembre au 6 octobre 1939, la France est encore considérée comme la plus forte armée d’Europe. Pourtant, elle ne bouge pas. L’heure de vérité interviendra quelques mois plus tard avec la débâcle dans la Blitzkrieg, qui jettera le désarroi dans toute l’Europe. En particulier, chez l’allié britannique qui n’en sera que plus dubitatif quant à la fiabilité française.

Le film de Christopher Nolan éclaire également cet aspect. Le monde n’est pas plus incertain qu’autrefois, certes. Mais nous avons à subir une poignée de chefs d’Etat qui se révèlent plus imprévisibles que jamais. Le film «Dunkerque» nous rappelle, 77 ans plus tard, que l’histoire repasse les plats même s’ils sont apprêtés différemment. Et, nous sommes responsables de regarder les choses telles qu’elles sont. Nous assistons à la fois à un désarmement militaire et moral de nos démocraties occidentales et à une passivité lâche et préoccupante devant l’ascension des tyrans.

*Texte publié dans "la méduse" le 23 juillet 2017