24/11/2017

Toto Riina est mort mais la mafia ne s’est jamais portée aussi bien !

AE75A2E1-985A-4925-BC83-BA52B70CA917.jpegLa semaine dernière, Salvatore Riina – communément appelé Toto Riina – est mort, à l’âge de 87 ans, des suites d’un cancer, dans un quartier pénitentiaire de haute sécurité de Parme, au nord de l’Italie. Quel est son héritage? La mafia sicilienne est-elle éradiquée?

Je me suis rendu en Sicile, à plusieurs reprises. En premier lieu, 80% des commerçants palermitains s’acquittent encore du pizzo. Personnellement, j’ai assisté à cette perception, en septembre 2016, à Palerme. Mon hébergeur Pietro* avec qui je partageais un verre fut interpellé par un motard qu’il connaissait vraisemblablement. Il venait de prendre place sur la terrasse où nous étions attablés. Il s’est fait remette une grande enveloppe. Après un instant passé à observer, sans rien consommer, il est reparti comme il était arrivé… discrètement et naturellement. La scène est épique.

On ne retourne jamais dans la capitale sicilienne par hasard. L’enchantement est de la partie. Palerme ne cesse d’envoûter le visiteur, avec ses couleurs, ses monuments, ses parfums, ses nombreux marchés, ses ambiances. On oublierait presque l’ombre de la “pieuvre”.

Pourtant elle y est omniprésente. Cosa Nostra s’est adaptée. Elle évolue. Toto Riina a marqué, dans ce sens, un tournant par sa brutalité sans limite. La guerre des familles alla jusqu’à défier l’État. Riina a commandité plusieurs centaines de meurtres, entre autres, les assassinats des super juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino.

Avec le temps, les successeurs de Riina ont changé de stratégie, ils ont compris qu’il valait mieux composer avec l’Autorité démocratiquement élue. L’infiltrer, la corrompre voire l’intimider. Mais non l’affronter. A Marsala, en sirotant mon verre de Principe, vin rouge biologique produit sur l’île, je me suis interrogé: Comment à notre époque les Palermitains acceptent-ils encore de payer le “pizzo”? Cette taxe que l’honorable société impose aux commerces et aux entreprises, en Sicile. Le pizzo n’est pas tout. Les chantiers à durée interminable sont aussi un moyen mafieux de faire de l’argent. On pense à ces routes du centre de l’île qui ne cessent d’être refaites ou encore au théâtre Massimo, le plus grand théâtre lyrique d’Italie, qui a été fermé au public pendant vingt-trois ans. Soi-disant à cause d’une réparation électrique… la plus longue de l’histoire.

Le pittoresque marché du Capo, entre le Teatro Massimo et le Palais de Justice, est aussi dans l’ombre des familles mafieuses. Il n’y est pas demandé grand chose comme “pizzo” au maraîcher… entre cinq et dix euros par mois. Le but étant d’occuper le territoire. L’argent criminel qui coule à flots vient d’autres activités.

De surcroît, l’immigration de masse que vit l’Italie n’épargne pas la Sicile. Et ce sont de nouveaux gangs qui s’étendent à Palerme. Le Black Axe issu des sociétés secrètes nigérianes des années 90 est à l’œuvre. Les Nigérians s’occupent d’une part importante de la prostitution palermitaine et de la distribution d’héroïne. Le tout sous deux conditions: la première c’est que Cosa Nostra prélève sa part, la deuxième c’est que le Black Axe soit armé de machettes ou haches. Quant aux filles nigérianes – une fois de plus victimes de l’utopique voyage de la liberté vers l’Europe – elles se retrouvent à faire le trottoir. Pour le tiers du tarif pratiqué habituellement dans les rues palermitaines.

Toujours dans la capitale sicilienne, se poser un instant devant le très fortifié Palais de justice offre un spectacle sans pareil. Les escortes des carabinieris et de la police pénitentiaire s’y succèdent à un rythme effréné.

Je m’y suis longuement entretenu avec le célèbre président de la région Sicile, Rosario Crocetta. Aujourd’hui, le magistrat le plus menacé d’Italie. Le crime organisé est un système. Le super magistrat s’y attaque. Il a été populairement élu en 2011, sur ce mandat. Des travaux publics aux services médicaux, à l’éducation, en passant par les opérations foncières, la mafia est omniprésente. À noter qu’elle ne se nomme jamais ainsi. Pour elle, c’est «Cosa Nostra»… Notre affaire!

À soixante kilomètres au sud de la capitale, il y a Corleone. Cette célèbre bourgade de onze mille âmes est le fief des parrains des plus sanglants. J’y ai dormi. Une place du village, une pizzeria dynamique et sympathique, des champs et du maquis à perte de vue, une église somptueuse témoin de la présence de beaucoup d’argent… et de choses à pardonner… On vous y apprendra que la mafia n’a jamais été aussi puissante qu’aujourd’hui. Au Centre International de Documentation sur la Mafia et mouvement anti-Mafia (CIDMA), on vous explique comment l’honorable société sous-traite une bonne partie de ses activités crapuleuses, trésorerie de base et régulière qu’il s’agit ensuite de blanchir dans les circuits légaux. Tout en s’intéressant de très près à l’économie mondialisée. Elle y investit dans de grandes entreprises, aussi par le biais des marchés boursiers.

À l’automne 2016, j’écrivais dans les colonnes du magazine «Focus PME» que les activités du crime organisé sont synonymes de perte de compétitivité économique en raison de la spoliation de l’outil de production et de la substance de l’entreprise: «L’économie suisse subit le crime organisé.»
Nous sommes tous concernés.

*Nom d’emprunt

Article publié ce jour dans « La Méduse »