01/12/2017

Retour sur l’attentat de Nice, les signaux d’alarme n’ont pas manqué...

45EEAABB-2005-4627-810D-30B4478A56CC.jpegRetour sur l’attentat de Nice, les signaux d’alarme n’ont pas manqué…

L’an dernier, moins d’un mois après le drame, je m’étais rendu à Nice sur les lieux de l’attentat du 14 juillet 2016.

La population était alors sous le choc. Contraste édifiant avec les vacanciers d’août profitant des bienfaits de la baignade dans la Baie des Anges, les gerbes de fleurs s’alignaient à perte de vue sur la Promenade des Anglais. Des lettres, des témoignages, des peluches, des jouets, des bougies et autres… tout pour marquer les lieux d’un odieux carnage qui vint assombrir à jamais la fête nationale française. À noter que les enfants ont payé un lourd tribut lors de cette attaque au camion-bélier qui a fait 86 morts et 450 blessés.

À tel point qu’au-dessus de la «prom» – comme on l’appelle communément – le kiosque du Parc Albert Ier avait été transformé en lieu de recueillement. C’est d’ailleurs ce que vous demandait chaque Niçois rencontré à cette époque: d’aller vous recueillir. Partager cette douleur infinie. Porter avec lui cet impitoyable sentiment d’injustice.

Je m’y suis rendu une seconde fois, le week-end dernier. Il ne reste quasiment plus aucun stigmate. La vie a repris son cours. Seulement, en questionnant les Niçois, on apprend que beaucoup ont été meurtris de près comme de loin par le massacre. Certains ne veulent plus en parler. D’autres encore n’ont plus remis les pieds sur la Promenade des Anglais. Lieu où un camion meurtrier de 19 tonnes s’engouffra à 22:32, le soir du 14 juillet 2016, pour y écraser le maximum de passants. Zigzagant entre la chaussée côté mer et la prom, de manière à éviter les pergolas. Quelque quatre minutes et dix-sept secondes plus tard, il était immobilisé, à la hauteur du Palais de la Méditerranée, par les tirs de la police. Le chauffard était tué.

Aujourd’hui, des zones d’ombres subsistent et neuf individus demeurent mis en examen pour, entre autres, complicité d’attentat. Le volumineux rapport d’enquête de quelque 4000 pages apporte des éléments et des réponses utiles pour mieux comprendre l’acte terroriste – la violence politique – et son passage à l’acte.

En premier lieu, l’environnement et les concours de circonstances: Nice est la cinquième ville de France. Elle bénéficie d’un sytème de vidéosurveillance unique dans l’hexagone avec 1333 caméras dites intelligentes disposées à des endroits stratégiques et exploitées jour et nuit par 86 opérateurs. Au point qu’on nomme cela de la vidéoprotection. S’y ajoute une police municipale armée de 350 agents – ce qui n’est pas tellement pour une ville de plus de 340’000 habitants. Aucun des éléments qui précèdent n’a été en mesure de signaler les manœuvres peu habituelles du tueur au volant de son poids-lourd entre les 11 et 13 juillet. Le tueur a opéré au moins onze repérages, de jour comme de nuit, sur les lieux de son futur crime. Allant jusqu’à commettre des infractions au code de la route et mesurer la hauteur des pergolas, comme le précise le journaliste Willy Le Devin.

Le camion a été loué dans une agence de Saint Laurent du Var, à quelques dix kilomètres de là. Le prix de la location étant de 217 euros par jour, moyennant le dépôt d’un chèque de 1600 euros pour caution. Le tueur a acheté également un pistolet calibre 7.65 pour 1400 euros à un trafiquant de drogue albanais. Lui qui ne gagne que 1300 euros par mois vendra sa voiture pour financer son opération criminelle. Auparavant, l’octroi d’un crédit à la consommation lui aura été refusé.

Le soir du 13 juillet à 17:00, il aurait dû contractuellement restituer le camion. Cela n’a pas été fait… ni signalé à la police.

Il faut aussi parler de la personnalité instable du tueur. Un chauffeur-livreur de 31 ans, d’origine tunisienne, marié mais séparé, père de trois enfants, addict à l’alcool et au sexe compulsif, animé également d’une agitation homosexuelle, capable de violences extrêmes notamment à l’endroit de sa femme. Psychotique chronique, il a déjà été amené à consulter, tant en Tunisie qu’en France. On lui a même prescrit du Haldol. Médicament réservé aux états psychotiques aigus. Il se déteste. Il hait ce qu’il est comme les maghrébins et les homosexuels. La religion n’occupe aucune place dans son existence. Pourtant, quelques mois avant de passer à l’acte il se radicalise. Seul devant son écran d’ordinateur ou encore dans des cybercafés il visionne en boucle des vidéos de propagande d’Al-Qaida comme des films de Daesh exhibant des décapitations. Il en montre même à ses amis. Ils sont révulsés. Il leur répond qu’il a l’habitude de regarder ça. Qu’il en tire un sentiment presque jouissif. Personne, dans son entourage, ne le dénoncera.

On le voit. Il y a bel est bien eu des changements d’attitude qui n’ont malheureusement pas été détectés à temps. Des centaines de destins auraient été épargnés. Quant à la revendication de l’attaque par Daesh survenue deux jours plus tard, il s’agit avant tout «d’une revendication d’inspiration» pour Marc Trévidic, ancien juge antiterroriste. Il n’y a, pour l’heure, aucun lien établi entre le tueur au camion-bélier et Daesh. Par contre, il est indéniable que l’organisation criminelle l’a inspiré.

Un autre fait est que nulle autre personne mise en examen aujourd’hui n’était fichée ni même connue du Renseignement. Alors même qu’elle a pu frayer avec le milieu niçois. François Molins, procureur de la République, en charge de l’enquête, interviewé par la chaîne de télévision France 3 Provence-Alpes Côte d’Azur, le précise : « À Nice, dans la constellation de la pègre, il y a le groupe des maghrébins et celui des albanais. Entre eux, il existe des personnes servant d’interface pour se fournir en armes et en drogues.»

Si la justice est convaincue aujourd’hui qu’il a été influencé, il reste à déterminer par qui et à quelle fin stratégique.

Autre hypothèse retenue par les enquêteurs: le tueur n’a pas cherché à mourir. Preuve en sont les différentes couches de vêtements qu’il portait sur lui, le soir de l’attentat. Comme s’il avait prévu de s’extraire de la zone d’attaque à un moment donné, profitant des mouvements de la foule en panique. Notons que c’est ce qui s’est produit dans les attaques au véhicule-bélier à Berlin, à Stockholm et, plus près de nous, à Barcelone. Ce qui balaie la thèse du «kamikaze».

Pour ce qui est de la préméditation, on a retrouvé dans son téléphone portable quelques septante photos de la prom remontant au 14 juillet précédent et allant jusqu’à la Fan’s zone de l’Eurofoot, en passant par le Carnaval de Nice. Fasciné par l’une des plus belles promenades de France ou en repérage? Pour l’instant, l’enquête privilégie la seconde hypothèse.

Quant aux concours de circonstance, ils sont eux aussi de taille.

Premièrement, le 28 juillet 2016, à la Préfecture des Alpes maritimes, une requête de 35 policiers nationaux supplémentaires est faite. Pour renforcer le dispositif des 64 policiers prévus pour sécuriser le périmètre du feu d’artifice qui s’étend sur un kilomètre et demi. Pour la première fois et ce malgré l’état d’urgence, la requête est refusée. C’est qu’il y a un manque d’effectifs général. Les cinq unités de forces mobiles disponibles dans la zone ont déjà été attribuées ailleurs. À Marseille et à Toulouse, en raison du risque de violences urbaines. À Montpellier, pour assurer le départ de la deuxième étape du Tour de France. À Carcassonne où un demi million de spectateurs sont attendus pour assister à «l’embrasement» de la ville. Finalement des renforts seront envoyés à Avignon.

D’autre part, les plots de béton employés pour protéger la Promenade des Anglais durant l’Eurofoot ne sont pas réutilisés. Il y a, comme l’explique Benoît Kandel, ex-adjoint à la sécurité, à la Mairie de Nice, un effet de désinvestissement après la forte mobilisation sécuritaire engendrée par l’événement sportif. Comme quoi on ne peut tirer indéfiniment sur la corde. C’est l’un des enseignements-phares de la tragédie niçoise. Un autre est le fait que des changements d’ambiance flagrants n’ont pas été signalés à temps et à qui de droit.

Pour le procureur François Molins, les récents revers militaires subits par l’armée de mercenaires et de tueurs que l’on nomme État islamique ou Daesh vont encore inspirer d’autres attentats sur le sol européen. Non seulement en guise de représailles mais aussi pour déplacer les hostilités au sein de nos frontières.

Nous sommes prévenus.

*Publié dans « La Méduse », le 30 novembre 2017