12/04/2018

Guernica et l’artiste qui a gravé l’innommable pour l’éternité.

4CA1A8FD-293A-44E0-925F-E83AB9AF9F63.jpeg*Ce mercredi 11 avril 2018, sous une pluie battante, j’ai emmené mon jeune fils à Guernica.

Cette ville du Pays basque espagnol, province de Biscaye, compte environ 17000 habitants. Deuxième visite pour moi dans cette capitale historique et spirituelle – Gernika-Lumo est son nom officiel basque. Je la redécouvre sous trois approches, trois thématiques qui reviennent à la une de l’actualité.

La première est celle de la communication. Elle a été décisive. Elle l’est encore plus aujourd’hui. On informe davantage. On communique et on joue sur les émotions. Le bombardement de la cité basque du 26 avril 1937, sa quasi destruction par la légion Condor envoyée par Hitler à la demande du général Francisco Franco, n’aurait pas eu un tel écho sans l’engagement d’un artiste peintre. Aujourd’hui, le nom de Guernica évoque autant la célèbre toile de Pablo Picasso que l’innommable attaque à la bombe incendiaire d’une population civile sans défense. C’est à n’en pas douter son œuvre la plus connue. La peinture à huile de 3,5 mètres sur 7,5 mètres fige le massacre, dans un style cubiste et expressionniste utilisant notamment le clair-obscur. La toile est une histoire à elle seule. Picasso la réalisa à Paris entre le 1er mai et le 4 juin 1937 pour l’Exposition universelle et le pavillon espagnol. Celui-ci représentant encore le gouvernement républicain de l’époque. Ensuite, le tableau fut exposé dans de nombreux pays entre 1937 et 1939. Son utilisation était double. Promouvoir l’artiste mais aussi dénoncer tant les nationalistes espagnols soutenant le dictateur Franco que les troupes allemandes nazies et fascistes italiennes, composantes de la légion d’aviateurs militaires Condor. Ce fut et c’est encore un manifeste contre la guerre et ses horreurs. On raconte que quand l’ambassadeur nazi Otto Abetz rendit visite à l’artiste en 1940 il lui aurait demandé devant la photo de la toile alors conservée au Museum of Moderm Art (MoMA) de New York : « C’est vous qui avez fait cela ? » et Picasso de lui répondre : « Non… vous. »

La seconde thématique est sans conteste la notion abjecte du bombardement stratégique. Défini ainsi par nos généraux, il a pour but de briser la volonté de résistance. Or tant celui de Guernica, qui fit plus de mille morts civils en l’espace d’un seul après-midi, que ceux de Varsovie par les nazis, de Dresde par les alliés, du Vietnam par les troupes US ou encore plus près de nous de Belgrade par l’OTAN n’ont guère prouvé une efficacité stratégique. Ils n’ont fait qu’aguerrir le protagoniste, en tant que cible ou victime, lui conférant abnégation, rage de riposter et de résister. Pourtant on continue à faire tourner nos usines de bombes à plein régime. À quand un nouveau Picasso pour le dénoncer à nouveau universellement haut et fort ?

La dernière thématique est celle de la gestion de son passé aussi douloureux soit-il. À Guernica, les gens rencontrés en ce jour de printemps pluvieux – du policier et du chef de gare à la restauratrice, en passant par la responsable de l’office du tourisme – nous ont rendus attentif au fait qu’il n’y a avait pas de culte de la victimisation dans la cité basque. Aucune effigie ni carte postale à destination du visiteur pour lui rappeler la tragédie. Bien sûr, on y trouve la reproduction du tableau de Picasso sur un mur. On y est aussi fier du chêne de 146 ans ayant survécu au bombardement et du musée de la paix, lieu de recueillement et de réflexion. Mais on a décidé d’aller de l’avant. Et de rappeler le philosophe Alain Finkielkraut quand il s’exprime au sujet des descendants des victimes de la Shoah : « Nul n’est légitime pour revendiquer des crimes qu’il n’a lui-même vécus. » À l’heure où on nourrit les antagonismes en réveillant les blessures du passé, Guernica et Picasso nous préviennent.

*Publié dans « La Méduse », le 12 avril 2018

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