07/10/2018

L’indépendantisme catalan s’appuierait sur une organisation criminelle !

5A9913A0-1D0E-4F19-847B-D59291A22FB5.jpegEntretien exclusif avec Nicolas Klein 


FM : Nicolas Klein, lors d’une conférence que vous avez donnée, vous avez dit que l’indépendance n’était pas le but en soi de Jordi Pujol. Que vouliez-vous dire ?

Nicolas Klein : Je me suis sans doute exprimé par une formule un peu rapide à ce moment-là. Ce que je cherchais à expliquer, c’est que Jordi Pujol considérait que la Catalogne avait plus à gagner à soutirer à l’État central espagnol des compétences et avantages divers (notamment financiers) qu’à rentrer dans une stratégie de confrontation directe telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Il savait pertinemment qu’il avait, par le jeu des institutions espagnoles et le poids que lui conférait la loi électorale en vigueur, une capacité d’influence considérable sur les décisions prises à Madrid, comme l’ont prouvé les concessions faites à la Catalogne dans les dernières années de mandat du socialiste Felipe González et au cours de la première législature qui a porté le conservateur José María Aznar au pouvoir. Jordi Pujol, qui est resté à la tête de la Généralité de Catalogne de 1980 à 2003, a largement contribué à défaire la dernière majorité relative des sociaux-démocrates et à permettre aux démocrates-chrétiens de l’emporter pour la première fois depuis 1978, prouvant au passage que les catalanistes ont eu bien plus de poids dans les mesures prises par le gouvernement central au cours des dernières décennies qu’ils ne veulent bien le dire aujourd’hui.
Dans le même temps, dans le cadre du « Programme 2000 », Pujol a mis en œuvre une grande stratégie de « recatalanisation » à marche forcée de la société catalane dont nous voyons les effets aujourd’hui. Le président provisoire de la Catalogne de 1977 à 1980 et opposant historique au franquisme, Josep Tarradellas, avait plusieurs fois publiquement mis en garde contre Jordi Pujol avant de céder la main. L’on sait aujourd’hui qu’il avait raison…

81AA8B47-EAAF-445A-A6A7-364C230E1084.jpegFM : La règle « des 3 % », qui dans bien des cas s’est avérée à bien plus que 3 %, a mis à jour une vaste organisation corrompue et corruptrice, probablement la plus importante que l’Espagne ait connue. Pouvez-vous nous en parler ?

Nicolas Klein : Par l’expression « affaire des 3 % » (caso del 3 %), l’on fait généralement référence outre-Pyrénées à un vaste scandale de corruption qui touche les élites nationalistes catalanes depuis 2014-2015 et dont la révélation progressive par le monde politique et médiatique a probablement précipité les événements liés au séparatisme dans la communauté autonome. Dès 2005, le président de la Généralité de Catalogne de l’époque, Pasqual Maragall, y avait fait allusion mais l’affaire avait vite été mise sous le boisseau. Elle est réapparue il y a quelques années lorsque la justice a pu démontrer que des responsables de la formation politique Convergence et Union (à laquelle appartenaient Artur Mas et Carles Puigdemont et qui n’a fait que changer de nom depuis, dans l’espoir de redorer son blason) avaient pris des commissions illégales d’environ 3 % du budget de grands travaux d’infrastructures à Barcelone et dans le reste de la région, dans le cadre d’une entente avec les entrepreneurs concernés.
Le 25 juillet 2014, Jordi Pujol a de son côté reconnu avoir caché en Andorre durant deux décennies de l’argent qu’il affirmait avoir reçu de son père, Florenci, afin d’éviter que de telles sommes soient imposées par le fisc espagnol. Il renforçait ainsi le scandale autour de l’affaire des 3 % car nul ne sait si ce pactole venait effectivement d’un héritage familial. Depuis lors, la justice n’a cessé d’enquêter, révélant un vaste système de détournement de fonds qui fait de la Catalogne la communauté autonome la plus corrompue d’Espagne et a largement jeté le discrédit sur le monde catalaniste et séparatiste.

2A2DA1C3-718B-45CD-AAC1-093ECC49A70D.pngFM : Ayant moi-même étudié le terrorisme et les organisations criminelles, j’ai à chaque fois constaté qu’une pseudo-idéologie, un fantasme servait à camoufler un système criminel lucratif. Qu’en pensez-vous en ce qui concerne la Catalogne ?

Nicolas Klein : Soyons clair d’emblée : la corruption des élites indépendantistes catalanes, dans le sillage de Jordi Pujol et de Convergence et Union (CiU), n’est évidemment pas à l’origine première du séparatisme qui a ensuite gagné la communauté autonome. En revanche, il est certain que la révélation au grand jour de telles affaires a poussé ces élites à accélérer le processus afin de s’en servir comme d’un paravent face à la justice espagnole (ce qui n’a fonctionné qu’à moitié). Mettre en œuvre par un vaste mouvement social une forme d’écran de fumée s’est malgré tout avéré très utile.
De la même façon, dès son accession au palais de la Généralité, en 2010, Artur Mas a commencé à appliquer des mesures d’austérité économique très dures au niveau régional, et ce avant que Mariano Rajoy (qui n’était pas encore président du gouvernement central) ne sabre dans les dépenses publiques de manière massive. Face au mécontentement légitime provoqué par une telle cure, Mas a compris qu’il fallait détourner l’attention de ses administrés en agitant le chiffon rouge de l’indépendance.

FC0C8EB8-2339-407C-B889-7E93B37DA818.jpegFM : Aujourd’hui, on entend parler du « pacte », une entente tacite entre des milieux politiques tant de gauche que de droite pour couvrir les agissements criminels du catalaniste Jordi Pujol, au même titre que celui qui liait en Italie la Démocratie chrétienne de Giulio Andreotti à Cosa Nostra en Sicile. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Klein : Il se murmure beaucoup que Jordi Pujol a trop d’informations compromettantes sur les dirigeants espagnols pour ne pas entraîner dans sa chute tout le système institutionnel national avec lui. Je n’ai, à titre personnel, aucun élément probant à ce sujet. En revanche, il est avéré que les responsables nationaux à Madrid ont longtemps travaillé main dans la main avec Barcelone, que ce soit durant l’ère Pujol (1980-2003) ou durant le gouvernement tripartite de gauche (2003-2010).
Felipe González, José María Aznar et José Luis Rodríguez Zapatero ont tous une part de responsabilité dans l’évolution des secteurs catalanistes car ils ont cédé à presque toutes leurs revendications, créant un sentiment à la fois de toute-puissance et de frustration au sein des franges de la population catalane auxquelles le pouvoir régional faisait miroiter des avantages considérables et qu’il excitait dès lors que les exigences formulées auprès de Madrid n’étaient pas satisfaites dans leur intégralité.
Les dirigeants centraux avaient-ils conscience du degré de corruption qui touchait les élites catalanes ? Peut-être, même si l’on ne peut rien affirmer en l’état actuel des connaissances. Cela ne les dédouane pas pour autant des résultats désastreux de leurs décisions.

Lausanne, le 7 octobre 2018

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