28/11/2018

Gérone, en Catalogne, ville de non droit...

DDFD087F-4D16-4164-96E2-406443F16DEE.jpegEntretien exclusif avec Nicolas Klein

FM : Depuis la tentative de coup d’État des 6 et 7 septembre 2017 en Catalogne, les débats se sont focalisés sur Barcelone, qui ne vote pourtant pas indépendantiste. Pourquoi ?

Nicolas Klein : Cette question est très intéressante car, à la fin de l’année 2017, à la faveur du référendum séparatiste illégal du 1er octobre, les Espagnols en général, les Catalans en particulier et le monde entier ont découvert ou redécouvert un fait pourtant bien connu des analystes : la profonde division des citoyens catalans sur la question indépendantiste. Pendant des années, les autorités sécessionnistes et leurs relais d’influence ont sans cesse martelé une idée simpliste et fausse, à savoir l’unanimité des Catalans autour d’une volonté de séparation d’avec le reste de l’Espagne.
Or, les manifestations « unionistes » des 8 et 29 octobre à Barcelone puis les commentaires autour des élections régionales anticipées du 21 décembre ont confirmé que non seulement les citoyens catalans défavorables à l’indépendance n’avaient plus peur de se faire entendre mais aussi (et tout simplement) qu’ils existaient et qu’ils étaient nombreux. C’est alors que bien des politologues et journalistes se sont remis à parler d’une réalité ancienne qui avait déjà été décrite : les deux principales aires urbaines catalanes (Barcelone et Tarragone), qui regroupent l’essentiel de la population et des activités économiques de la communauté autonome, sont majoritairement anti-indépendantistes tandis que les deux provinces restantes (Gérone et Lérida), beaucoup plus rurales et moins dynamiques, sont majoritairement séparatistes.
Ces dissensions sont donc de nature territoriale mais aussi sociale puisque la plupart des études réalisées jusqu’à présent montrent que les classes populaires et les petites classes moyennes catalanes sont « unionistes » tandis que les classes moyennes supérieures et plus fortunées sont sécessionnistes.

B6689085-2E83-4926-9394-94BA3DCC9AB2.jpegC’est aussi dans ce cadre qu’est apparue l’initiative Tabarnia, qui a pris de l’ampleur à partir de la fin décembre 2017, et qui vise à séparer à terme l’aire urbaine de Barcelone et celle de Tarragone du reste de la Catalogne. Cette scission, qui aboutirait à la création d’une nouvelle communauté autonome, est rendue possible par la Constitution espagnole de 1978. Ce mouvement, qui était d’abord satirique, est devenu très sérieux par la suite et ses tenants veulent justement défendre une autre réalité de la Catalogne, affirmant que la Généralité acquise à l’indépendantisme ne se préoccupe pas d’eux.

FM : Gérone, localité d’une centaine de milliers d’habitants située plus au Nord, n’est que peu médiatisée et c’est pourtant le fief des séparatistes. Pourquoi donc ?

Nicolas Klein : La Catalogne est souvent résumée (à tort) à Barcelone et surtout à une Barcelone fantasmée, qui aurait été de toute éternité un bastion du dynamisme, de l’avant-garde, de l’ouverture aux autres et de la démocratie, par opposition à une Castille archaïque et autoritaire centrée autour de Madrid. Peu de Français connaissent Gérone, qui n’est pas une ville côtière et a certes beaucoup d’atouts historiques mais ne bénéficie pas de la même exposition médiatique.
Il s’agit en effet de l’un des fiefs du séparatisme catalan, au sein de cette Catalogne plus rurale et méfiante vis-à-vis des grandes aires urbaines. Carles Puigdemont en a d’ailleurs été le maire de 2011 à 2016. Elle n’est toutefois que l’un des épicentres du sécessionnisme, puisque certaines communes de l’intérieur de la province de Barcelone, comme Manresa ou Vich, pourraient tout à fait lui disputer un tel statut.
Il est dans tous les cas évident qu’une Catalogne indépendante dépouillée de Barcelone et Tarragone ne pèserait pas bien lourd…

75E47469-894E-4A31-8996-C9CD9FAF2402.jpegFM : On a entendu que les habitants de Gérone qui voulaient célébrer, comme partout en Espagne, le jour de la Constitution le 6 décembre n’étaient pas autorisés à le faire sous prétexte que la place publique concernée a été rebaptisée place du 1er octobre. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Klein : De façon générale, la liberté d’expression, de manifestation et de rassemblement dans la Catalogne séparatiste est une chimère depuis bien longtemps déjà – et c’est un élément qui démontre combien les autorités sécessionnistes sont hypocrites lorsqu’elles se gargarisent de grands mots comme « liberté » ou « démocratie ».
Il est manifeste que la Généralité et une partie des activistes indépendantistes feront tout pour empêcher (que ce soit par voie légale ou de facto) les Catalans de célébrer les quarante ans de la Constitution espagnole de 1978 ce 6 décembre. Beaucoup d’entre eux ne supportent plus depuis un petit moment l’expression d’une opinion contraire à l’indépendantisme (une telle expression leur apparaît systématiquement comme une provocation et une offense en elle-même) et ils veulent faire perdurer le mirage de l’unanimisme catalan.

EA3A55FB-A78B-4A1E-BCD1-480FE0078145.jpegFM : Peut-on dire que les autorités de Gérone sont hors la loi ?

Nicolas Klein : Même si les lois en vigueur en Espagne ne permettent pas, à ma connaissance, d’empêcher par principe un rassemble de ce type, la municipalité de Gérone (comme celle d’autres communes séparatistes de Catalogne) trouvera bien une explication plus ou moins valable pour la reléguer loin du centre-ville, voire lui interdire de se tenir dans les faits.
C’est bien entendu scandaleux mais ce ne serait pas la première fois qu’un tel phénomène se déroule devant nos yeux. Comme je le disais plus haut, la démocratie revendiquée à longueur de journée par les indépendantistes consiste surtout à rendre omniprésente une opinion (le séparatisme) et à masquer, par la force s’il le faut, l’« unionisme ».

18/11/2018

Catalogne : comment le drapeau catalan originel est bafoué par les indépendantistes !

1E3268B4-13D1-4258-B123-B3BF3038FC2D.jpegEntretien exclusif avec Nicolas Klein, professeur, auteur, préparateur aux hautes études et spécialiste renommé de l’Espagne. 
 
FM : Les manifestations se succèdent dans les rues de Barcelone, tantôt pacifiques (contre la discrimination linguistique ou pour la valorisation du statut de policier) tantôt agressives quand elles sont l’« émulsion » des CDR et pseudo-indépendantistes. Comment voyez-vous les choses évoluer en 2019 ?

Nicolas Klein : Je doute que la pression retombe beaucoup en 2019 en Catalogne. Face à l’échec actuel du mouvement indépendantiste et aux divisions au sein du camp séparatiste (l’on peut signaler un bloc formé par les radicaux de la CUP, une opposition entre PDeCAT et ERC et des dissensions au sein même du parti de Carles Puigdemont et Quim Torra), la base ne peut que s’échauffer, d’autant qu’elle est incitée à des actions illégales (et souvent violentes) par la Généralité elle-même.

Beaucoup trop de militants sécessionnistes se sont mis à penser il y a des années déjà que la rue, les institutions régionales et l’espace public en général leur appartenaient. Ils supportent donc de moins en moins bien toute démonstration un peu trop visible de désaccord et je ne crois pas que cela s’arrangera à court et moyen terme.

EC830CC4-A832-475E-8065-1940CE612E2D.jpegFM : Le drapeau de la Catalogne, connu populairement en catalan comme la senyera, est le drapeau traditionnel à quatre bandes horizontales de couleur rouge sur fond or, les anciennes couleurs du blason de la maison de Barcelone puis du blason de Catalogne et de la Couronne d’Aragon. Il est officiel depuis 1979. Par la loi, il doit être présent sur tous les bâtiments publics et lors de tous les actes officiels en Catalogne (article 8.2 du statut de l’autonomie). Pourtant, ce n’est pas celui-ci qui est brandi par la mouvance indépendantiste ?

Nicolas Klein : Il existe aujourd’hui, en Catalogne en particulier et en Espagne en général, tout un débat autour de l’utilisation et de l’affichage des drapeaux et autres symboles, notamment en raison du défi séparatiste. La senyera est en effet le seul drapeau officiel et historique des comtés catalans mais il a rapidement été jugé trop neutre par les autorités et les militants indépendantistes puisqu’il ondoie sur le fronton des bâtiments publics depuis le retour à la démocratie dans le pays.

Ils ont donc opté pour d’autres drapeaux, notamment l’estelada, considérée comme le pavillon indépendantiste et qui comporte généralement un triangle bleu sur le côté gauche avec une étoile blanche. Ce drapeau est probablement inspiré du drapeau cubain, qui reprenait lui-même les motifs de l’enseigne texane. Il s’agit donc d’un symbole récent, sans aucune réalité historique et chargé idéologiquement (contrairement à la senyera, qui représente tous les Catalans, indépendamment de leurs convictions politiques). C’est une des nombreuses façons que les séparatistes ont adoptées pour se distinguer du reste de la population de la communauté autonome et marquer leur rejet de leurs concitoyens « unionistes ». Les fameux rubans jaunes (lazos amarillos) font partie de la même catégorie de symboles.

DFEB1349-7FB6-42AA-92AC-5A2D39AF3659.pngFM : En plus de l’estelada, drapeau indépendantiste catalan, et de l’estelada rouge, drapeau indépendantiste catalan à connotation de gauche radicale, on voit apparaître d’autres étendards dans les rangs des CDR. Quels sont-ils ?

Nicolas Klein : Parmi les autres symboles utilisés par les Comités de Défense de la République (CDR) et plus globalement par les indépendantistes, l’on retrouve un drapeau noir flanqué d’une croix et d’une étoile blanches. S’il semble que ce pavillon soit originellement inspiré du drapeau pirate, il a une toute autre connotation historique puisqu’il a été utilisé pour la première fois en tant que symbole séparatiste par l’Estat Català de Daniel Cardona, organisation à la fois sécessionniste et ouvertement xénophobe et fasciste qui ne cachait pas son admiration pour l’Italie de Benito Mussolini.

C’est justement à cette organisation et à son principal chef de file que Quim Torra aime se référer et auxquels il aime rendre hommage à intervalle régulier…

9FB6C23C-4780-4120-9306-018B1BAD6ABB.jpegFM : Doit-on s’inquiéter d’une telle revendication symbolique et idéologique dans les rues catalanes et tout ceci permet-il d’identifier qui sont exactement les mandants et mandataires du chaos recherché ?

Nicolas Klein : Comme je le disais plus haut, tous ces symboles participent de l’appropriation de l’espace public par les secteurs indépendantistes de la population, qui y sont ouvertement encouragés par la Généralité (alors que cette dernière a un devoir de neutralité en matière politique). Une telle attitude doit matérialiser plusieurs choses : le rejet de toute option opposée à l’indépendance; la configuration d’une hégémonie sociale et médiatique; l’intimidation de ceux qui oseraient avoir une opinion « unioniste » ou même timidement catalaniste.

Les troubles générés par le défi sécessionniste sont clairement la volonté des autorités de la Généralité, qui s’en servent pour faire pression sur le pouvoir central, affirmer leur hégémonie et masquer toutes leurs turpitudes (corruption, incurie et inaction parlementaires, mépris des droits de l’opposition, etc.)

04/11/2018

L’identité catalane kidnappée par l’appareil séparatiste, explications de Sonia !

2B74506E-455C-46EE-8367-EFF34B281E33.jpegFM : Sonia, nous nous sommes entretenus le mois dernier sur l’endoctrinement à l’école. Vous venez de publier un texte puissant sur l’identité catalane sur la plateforme « Catalunya peuple d’Espagne. » Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

Sonia : Si on met les choses à leur place, peut-être pourrons-nous récupérer ce que les séparatistes nous ont volé: notre identité.

Qu’est-ce que la Catalogne ? : une région d’Espagne.

Qu’est-ce que la langue catalane ? : une langue officielle, tout comme l’espagnol, d’une région d’Espagne.

Qu’est-ce qu’un catalan ? Un espagnol de la région de Catalogne.

C’est comme ça depuis des siècles et la majorité des catalans sommes fières que ce soit ainsi.

Au vu de tout ceci, il n’y a aucun besoin de complément indicatif quand on parle d’un catalan. Il n’est pas nécessaire d’ajouter « constitutionnaliste », « unioniste » ou pire « espagnoliste », un catalan est espagnol et s’il faut nuancer, c’est quand un catalan prétend être autre chose.

Nous ne devons pas permettre qu’on nous identifie d’une autre manière, nous sommes les Catalans et les autres sont des séparatistes, indépendantiste ou se qu’ils veulent bien être.

FM: À vous lire, cela paraît limpide. D’autant plus que l’appareil séparatiste est entaché de grosses affaires de corruption et de clientélisme. Pourtant, dans les faits, la majorité non indépendantiste semble avoir de la difficulté à sortir d’une certaine léthargie...

Sonia : J’ai remarqué que les catalans ne savent pas bien comment réagir face au séparatisme et je pense que les indépendantistes se sont simplement appropriés toute l’identité catalane comme propre à eux seuls. Comment une personne peut avoir le cœur à lutter contre l’image de sa culture, de sa langue et de ses coutumes... ? Il faut remédier à ça, car nous n’allons pas renoncer à ce que nous sommes et encore moins lutter contre. Nous allons nous battre pour récupérer notre identité qui est celle de 5’500’000 de catalans (n’hésitons pas à brandir les chiffres que l’on nous a fourni).

FM : On vous le souhaite mais force est de reconnaître que de puissants lobbys financés avec vos impôts tels que l’Assemblée nationale catalane (ANC) et Òmnium Cultural vous ont mis sous le tapis si j’ose dire. Qu’en pensez-vous?

Sonia : De quel droit les indépendantistes catalans se sont appropriés de toute notre culture, nos coutumes et notre langue pour les utiliser comme bouclier et les ridiculiser sur le plan international en offrant une image de la Catalogne victimiste, vaincue et faible ? Ceci n’est pas la Catalogne. Notre région est solide, prospère depuis des siècles et fière d’être un important maillon économique de notre pays qui peut soutenir les régions plus défavorisées. La Catalogne est solidaire et charismatique. Suite aux événements delictueux du 1er octobre 2017 et contre toutes attentes (les séparatistes nous ayant convaincus que toute l’Espagne nous haïssait), toute l’Espagne s’est levée comme un seul homme et a fait preuve d’un grand soutient et d’une solidarité envers les Catalans. Eux l’ont vu et ont su le valoriser. Ne les décevons pas maintenant en abandonnant une partie de la culture espagnole à des individus  qui se montrent radicaux, xénophobes et suprémacistes.

Cette culture est aussi bien la nôtre qu’aux indépendantistes catalans qui l’accaparent et nous ne devons pas permettre qu’elle soit utilisée avec de mauvaises intentions. Notre langue ne s’impose pas, notre langue est une richesse. Nous devons en être reconnaissants et en assurer la préservation. Ce ne doit pas être un objet de différence, mais un objet enviable et d’intérêt commun.

FM : Prions pour que le message soit entendu Sonia. Que comptez-vous faire à présent ? 

Sonia : Je pense qu’il est temps de se lever, avec la tête bien haute, non pas pour lutter contre nous-même, mais pour protéger et récupérer ce qui est à nous : notre culture et notre langue.