03/06/2019

L’Espagne est de fait le pays membre de l’UE le plus décentralisé !

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Entretien exclusif avec le professeur Nicolas Klein...
 
FM : Les séparatistes catalans invoquent régulièrement le système politique espagnol pour se justifier. Mais quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que les dix-septautonomies espagnoles bénéficient dans bien des cas d’autant de compétences que les cantons suisses. Qu’en-est-il ?

Nicolas Klein : Le principal problème du système territorial et institutionnel espagnol est sa complexité. Il n’est pas centralisé (les très nombreuses compétences des communautés autonomes sont là pour en témoigner) mais n’est pas formellement fédéral non plus. Il s’agit d’une organisation sui generis, c’est-à-dire unique en son genre, dite de « l’Espagne des autonomies ».

Dans les faits, l’organisation territoriale espagnole dépasse largement le cadre fédéral, notamment en matière économique – l’Espagne est ainsi le pays-membre de l’Union européenne où les différents niveaux de l’administration régionale et locale brassent le plus d’argent issu des impôts et taxes. Partant, c’est aussi le pays-membre de l’UE où l’État central collecte le moins dimpôts et taxes.

Les compétences des communautés autonomes sont très étendues – mais inégales selon les régions concernées, car elles sont le fruit de négociations et de chantages permanents. Celle qui dispose du plus grand nombre de pouvoirs propres est justement la Catalogne.

Les domaines d’action transférés aux autonomies sont très nombreux et vont de la santé publique à l’enseignement en passant par toute une série de taxes régionales, le tourisme, l’environnement voire, dans le cas catalan (mais également basque, navarrais et canarien), le maintien de l’ordre avec une police spécifique. La politique économique est également du ressort des communautés autonomes pour sa plus grande partie.

C02647BF-C18B-4D59-B4ED-CB7051F23DA7.jpegFM : En Suisse, la réforme du système scolaire Harmos, initiée il y a bientôt dix ans, a uniformisé sur tout le territoire helvétique tant les cycles scolaires que l’essentiel des matières enseignées. Qu’en-est-il des autonomies espagnoles ?

Nicolas Klein : Dans les faits, il existe en Espagne dix-sept systèmes scolaires différents (autant que de communautés autonomes), tout comme il existe dix-sept systèmes de santé publique différents. C’est un état de fait très problématique car toutes les autonomies ne disposent pas des mêmes moyens financiers et matériels ou n’y consacrent pas autant d’argent les unes que les autres. La Catalogne, par exemple, dépense proportionnellement aussi peu que le Pérou et le Laos en la matière, le trésor public y étant (de notoriété publique) très mal employé.

Par ailleurs, les résultats PISA varient considérablement d’une communauté autonome à une autre, tout comme le contenu de l’enseignement lui-même. Cela fait des années que l’espagnol (langue maternelle majoritaire en Catalogne, faut-il le rappeler) est marginalisé tout au long de la scolarité des jeunes Catalans, et ce malgré les plaintes de plus en plus nombreuses des familles et des associations de parents d’élèves. Ceux qui osent un peu trop insister en la matière sont l’objet d’un ostracisme social et scolaire tout à fait scandaleux et sont poussés à déménager dans une autre autonomie ou à se tourner vers l’enseignement privé, forcément plus coûteux.

Les programmes d’histoire et de géographie sont eux aussi orientés, au mépris de toute vérité scientifique et de toute rigueur. En Catalogne même, il s’agit d’enseigner aux élèves que la région forme une réalité nationale tout à fait distincte du reste de l’Espagne, cette dernière ayant systématiquement le mauvais rôle dans tous les domaines.

D763DBAC-4846-4313-86F1-E87D774A73F1.jpegFM : Récemment, nous avons eu accès au plan 2019-2022 de la Généralité de Catalogne, qui y planifie toutes ses actions extérieures. Notons que les plans précédents sont en ligne sur son site Internet. La Catalogne ne bénéficie-t-elle pas d’un transfert de compétences de la part du gouvernement espagnol et ne doit-elle pas ainsi servir l’intérêt de tous les Espagnols habitant sur son territoire ?

Nicolas Klein : En théorie, la Catalogne devrait, comme toutes les autres communautés autonomes espagnoles, concourir à l’intérêt national tout en ayant le loisir de cultiver ses particularités. C’est d’ailleurs l’objet du fameux article 155 de la Constitution espagnole, qui prévoit la suspension de l’autonomie d’une région par le Sénat en cas de manquement grave et prolongé aux intérêts nationaux.

Dans les faits, depuis des décennies, la Catalogne poursuitdes fins qui violent, ouvertement ou pas, ces principes généraux. Ses autorités peuvent cependant compter sur la lâcheté, la faiblesse, l’aveuglement ou les calculs politiciens des dirigeants à Madrid (et ce à gauche comme à droite) pour poursuivre des objectifs peu louables.

Si crise du modèle territorial il y a en Espagne, donc, elle vient non pas d’un trop-plein d’État central mais au contraire de son incurie et d’un abandon de ses fonctions.

7268076A-3AA5-4FEB-9D1C-D25BBB43CAF3.jpegFM : Vu ce qui précède, n’est-il pas question d’une rupture du contrat de confiance, pour ne pas dire d’incompétence et même de haute trahison ?

Nicolas Klein : Je crois que ce phénomène ne doit rien à l’incompétence des dirigeants régionaux mais bien à un dessein mûrement préparé depuis des années, pour ne pas dire des décennies. C’est par exemple l’objet du « plan 2000 », présenté par le président de la Généralité Jordi Pujol en 1990, qui vise à rompre les très forts liens existants entre la Catalogne et le reste de l’Espagne en passant par l’instruction publique, l’administration, les médias régionaux et une propagande de moins en moins subtile.

Cette rupture généralisée du « pacte constitutionnel » de 1978 doit interroger sérieusement les autorités nationales espagnoles et les amener à prendre les mesures qui s’imposent.

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