06/11/2019

Lluis Companys... tantôt assassin, tantôt martyr, dans tous les cas, tortionnaire !

3BF9132E-6669-4BBD-A5BF-C7A57F2D932E.jpegL’histoire des vivants ne lui a encore jamais demandé réparation. Pourtant, ce sont des milliers de personnes qui ont été exécutés et même torturés par le fondateur de la gauche républicaine catalane (ERC) Lluis Companys. 

Entretien exclusif avec le professeur et spécialiste de l’Espagne Nicolas Klein. 

FM : Le fondateur de l’ERC, Lluís Companys, ange ou démon ?

Nicolas Klein : Je ne crois pas que le débat doive se poser en ces termes, tout du moins d’un point de vue historique. Il n’existe pas des « gentils » et des « méchants » dans notre passé et je prône une vision plus dépassionnée du sujet.

En revanche, il existe des options politiques plus ou moins violentes, plus ou moins démocratiques, plus ou moins souhaitables à notre époque. Lluís Companys (1882-1940), fondateur de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC, l’un des deux principaux partis indépendantistes catalans actuels), est une icône révérée par l’ensemble du séparatisme. Il a pourtant beaucoup de sang sur les mains, notamment en tant que président de la Généralité de Catalogne (1934-1940). Son exécution par le régime franquiste à Barcelone ne doit pas masquer les responsabilités immenses qu’il a dans la mise en place de camps de concentration, dans la mise à mort sommaire de ses opposants et de nombreux ecclésiastiques, etc.

En ce sens, la conception de la politique par Companys n’avait rien de démocratique (il parlait lui-même de « démocratie expéditive », ce qui en dit long sur le personnage). Il n’est donc pas surprenant qu’il soit admiré par ses descendants idéologiques…

FM : Je trouve très peu de sources d’informations en français sur l’ancien président catalan qui ne soient pas convenues et même plutôt flatteuses pour un leader à qui d’aucuns attribuent le qualificatif d’assassin. Pourquoi ?

Nicolas Klein : Le décès de Companys, exécuté par le régime franquiste après avoir été arrêté en France par la Gestapo et extradé outre-Pyrénées, le pare aujourd’hui d’une aura de martyr des droits de l’homme. Ceux qui l’ont emprisonné et assassiné étaient-ils des modèles de démocratie ? Certainement pas. Cela en fait-il pour autant un « combattant de la liberté » ? Absolument pas.

Mais en France, tout comme en Espagne, certains ne voient l’histoire qu’en noir et blanc, de façon caricaturale et manichéenne.

FM : Que sait-on de la santé mentale de Lluís Companys ?

Nicolas Klein : C’est évidemment difficile à dire et je ne suis ni spécialiste du personnage, ni psychiatre. Je me méfie par ailleurs de la psychiatrisation des militants ou dirigeants politiques car elle tombe souvent « à côté » et aboutit finalement à déresponsabiliser lesdites personnes. Je pense que Lluís Companys était très conscient de ce qu’il faisait, des crimes qu’il commettait ou ordonnait de commettre et de l’objectif qu’il recherchait.

Il est revanche probable qu’il avait un certain goût du sang et du pouvoir qui en pousserait plus d’un à le considérer comme fou ou, en tout cas, névrosé.

FM : L’association suisse Catalunya peuple d’Espagne a déjà envoyé deux dossiers sur les nombreux assassinats mandatés par Lluís Companys au Vatican pour contrer un groupe d’influence qui tente de faire béatifier le meurtrier. Son nom ne devrait-il pas quitter définitivement l’espace public catalane pour faciliter une réconciliation entre tous les protagonistes de la crise catalane ?

Nicolas Klein : À titre personnel, je ne suis pas favorable à la « censure odonymique », qui consisterait à effacer de l’espace public (plaques de voies, monuments, etc.) des personnages ou des événements – en tout cas pas de façon systématique. Lluís Companys fait partie de l’histoire espagnole en général et catalane en particulier et, à ce titre, il ne devrait pas disparaître.

En revanche, il conviendrait sans doute de ne plus l’honorer comme le font aujourd’hui les autorités catalanes (et je ne parle même pas d’une canonisation par le Vatican, ce qui serait absolument ahurissant). Par ailleurs, si l’on considère que toutes les personnalités plus ou moins proches du franquisme doivent être effacées de l’espace public pour des considérations démocratiques, il faudrait également en éliminer le nom de Lluís Companys et d’autres personnages de l’histoire catalane dont les déclarations, écrits ou agissements sont xénophobes voire violents (Bartomeu Robert, Enric Prat de la Riba, etc.)