18/01/2015

Fin du taux plancher...

philippe_paoly.png* Le 15 de ce mois, la BNS en a terminé avec le taux plancher de 1.20 avec l’Euro. Quelles sont les conséquences possibles?

Afin d’aborder un tel sujet, et pour aider à sa compréhension, cet article propose de résumer les bases des sciences économiques affiliées, de revenir sur le contexte de décision de l’introduction du taux plancher (2011) comme sur celui de son abandon (2015), pour enfin aborder ses conséquences.

Bases des sciences économiques (résumé)

La donnée économique cruciale pour la population est le pouvoir d’achat. Ce dernier est la résultante conjointe de deux éléments clés prépondérants: le chômage et l’inflation. Le premier impacte évidemment le revenu – on gagne normalement moins lorsqu’on ne travaille pas — et la seconde influe sur la valeur de la monnaie, donc la valeur de ce revenu.

Comme agents économiques, les banques centrales endossent le plus souvent la fonction de régulateur monétaire, avec priorité à l’inflation. Les théories économiques encouragent l’indépendance des banques centrales dans le but de leur permettre de jouer ce rôle qui est essentiellement (outre la coordination de l’activité bancaire) de contrôler la production de monnaie dans l’intérêt du pays. Elles doivent agir sans être soumises aux motivations politiques des gouvernants parce que celles-ci ne se rapportent pas à des données économiques, mais à des enjeux électoraux. La mission de la BNS se concentre sur l’inflation, et accessoirement sur le chômage, dans l’intérêt général du pays, au-delà des intérêts particuliers. Pour cette tâche, la crédibilité de la banque centrale est essentielle et dépend de sa capacité à faire ce qu’elle annonce, dès qu’elle l’annonce. Les agents économiques, eux, réagissent immédiatement. Ceci explique pourquoi la BNS ne pouvait en aucun cas « préparer le terrain » et que la surprise est un élément positif, évitant les spéculations contre-productives.

Il existe un arbitrage entre chômage et inflation dans lequel il est nécessaire de distinguer le court terme du long terme. À court terme, une expansion monétaire entraîne une hausse de la demande globale de biens et services, d’où une baisse du chômage. Assez rapidement, cette même hausse de la demande entraîne de l’inflation. Notons ici, et nous y revenons plus bas, que la hausse de la demande inclut la hausse des exportations liée à la diminution de valeur de la monnaie. À long terme, la hausse des prix entraîne une baisse de la demande, y compris une baisse des exportations, avec un retour au chômage initial. De fait, le seul effet résultant du processus est la hausse des prix. En cas de restriction monétaire, c’est l’inverse : à court terme, il en découle une baisse de la demande impliquant une baisse de l’inflation et une hausse du chômage. Alors qu’à long terme, la baisse de l’inflation entraîne une hausse de la demande, d’où une diminution du chômage. C’est ce que l’on appelle la neutralité de la monnaie.

Il existe aussi un lien entre exportations et taux de change nécessitant également la distinction entre le court et le long terme. À court terme, une expansion monétaire entraîne une diminution de la valeur de la monnaie nationale, donc une augmentation les exportations. À long terme, la hausse des exportations entraîne une augmentation demande de monnaie nationale (en vue des paiements), ce qui augmente sa valeur. Retour à la situation initiale. Inversement, une restriction monétaire entraîne une hausse de la monnaie nationale, pénalisant les exportations. La baisse des exportations entraîne une baisse de la demande de monnaie nationale, diminuant sa valeur. Retour à la situation initiale également.

Le contexte de décision du taux plancher (2011)

En 2011, nous pouvions constater une diminution de l'activité économique générale (monde, zone Euro, USA et Suisse). Souvenons-nous des inquiétudes fortes concernant l’économie américaine : endettement, perte du AAA, ralentissement, etc. De même, rappelons-nous celles, tout aussi fortes, au sujet de l’endettement, voire de la quasi-faillite de certains états de la zone Euro. Ces incertitudes avaient en particulier fait plonger l’Euro : le taux de change avec le Franc suisse avait déjà atteint la parité 1 :1, lorsque la BNS décida le taux plancher à 1.20.

L’intervention de la BNS, à l’époque condamnée ou saluée, visait à limiter les conséquences d’une forte et rapide hausse du Franc conjuguée à un ralentissement général. Cette situation était exceptionnelle, la mesure l’était de même. Le risque pris était évident, mais assumé.

Ce taux était indéniablement artificiel et l’artificiel ne peut durer ad vitam aeternam. Il a permis, en diminuant la valeur du Franc, à nos exportations de résister à la crise et de prospérer, sauvegardant ainsi des emplois et assurant un taux de croissance certain. Il convient cependant de relativiser celui-ci: cette croissance n’est pas due à des gains de productivité et demeure assez modeste par tête. Mais cette situation a préservé la confiance de la population et a en conséquence soutenu la consommation. Globalement, le choix de la BNS fut une réussite pour ces trois dernières années.

Le contexte de l’abandon du taux plancher

La situation exceptionnelle de 2011 n’existe plus. Certes tout n’est pas rose, mais la crise de la dette, bien que présente encore dans de nombreux états, n’est plus une inquiétude essentielle. En outre, la croissance mondiale, soumise bien entendu à des soubresauts, donne des signes tendanciels positifs. De même, celle des Etats-Unis est manifeste.

À cette embellie, il faut ajouter la nécessaire prise en compte de la politique monétaire des zones économiques partenaires. Pour la Suisse il s’agit naturellement de la zone Euro. La probable intervention prochaine de la BCE, qui s’apprête à racheter de la dette publique, entraînera une politique expansive de l’Euro, ce qui n’est pas si mauvais pour la croissance européenne. Cependant, le maintien du taux plancher aurait obligé la BNS à s’aligner sur cette politique monétaire de la BCE ce qui, au vu des circonstances en Suisse, aurait pu amener une situation de surchauffe et d’inflation. Or le taux de chômage actuel laisse peu de marge de manœuvre pour une croissance supplémentaire qui impliquerait un besoin accru de main-d’œuvre, d’autant plus que la population à clairement manifesté, il y a peu, son agacement face à l’arrivée de travailleurs étrangers.

Pour résumé, le contexte est meilleur qu’en 2011, la Suisse connaît un taux de chômage faible et une croissance certaine. Cette situation permet dès lors à la BNS de revenir à son rôle premier : la maîtrise de l’inflation.

Les conséquences pour la Suisse

1597299_698458370176545_619368745_o.jpgConstatons pour commencer qu’en été 2011, le cours de l’Euro était à 1 :1. Il n’y a donc rien d’étonnant à un retour à ce taux « normal ». Comme dit plus haut, le cours à 1.20 était artificiel. Or la réalité reprend un jour ces droits. En outre, depuis 2011, l’économie suisse s’est déjà adaptée à une baisse importante du cours de l’Euro. Par exemple, le taux était à environ 1.6 en janvier 2010 et est tombé à 1.3 en janvier 2011, puis 1 avant le taux plancher. Cette chute était certes moins brutale, mais de la même ampleur. Elle s’est réalisée en quelques mois et dans un contexte plus difficile. Pour l’instant (jour de l’annonce de la BNS), la baisse de l’Euro est de 16%. S’il se maintient au cours actuel, nous pouvons envisager que l‘économie suisse s’adaptera, et ce, même s’il risque encore de baisser un peu. Naturellement, le cours libre va, à court terme, pénaliser l’économie suisse, notamment le tourisme et les exportations. Nous pouvons nous attendre à une perte de croissance et une hausse du chômage, mais pas d’une  ampleur  catastrophique et dans des proportions tout à fait gérables (bien que désagréable pour les personnes concernées). Notons qu’il n’y a pas, dans l’économie suisse, que de l’export et du tourisme d’une part ; et, d’autre part, rappelons que le BIT considère avec justesse qu’un taux de chômage de 5% est un taux « normal ». Précisons aussi que quelques difficultés apparaîtront probablement en zone frontalière (marché du travail, tourisme d’achat), toujours à court terme, mais que celles-ci peuvent être résolues par d’autres moyens que la monnaie. Nous pouvons espérer également quelques mesures structurelles pour les entreprises (par exemple en accélérant la mise en place de la réforme de leur fiscalité). À long terme, l’ensemble devrait se rééquilibrer, d’autant plus qu’avec l’abandon du taux plancher, la BNS à davantage de possibilités d’action.

Finalement, sans négliger la probable dégradation à court terme des conditions économiques en Suisse, il ne faut pas s'alarmer, car celle-ci devrait être provisoire, gérable et supportable. En outre, ceci nous rappelle que nous ne changeons pas, de manière durable, les fondamentaux d’une économie par un artifice monétaire.

* Philippe Paoly est gérant chez Meylan Finance, Lausanne,

08/01/2015

Entreprises : elles ne peuvent survivre sans une vision

Qu’est-ce qui fait la différence entre Kodak et Apple ?*

photo (21).JPGLe champion de la photo argentique, terrassé par la photo numérique, s’est déclaréED presse.jpg en faillite en 2012. Pourtant, c’est Kodak qui a inventé en 1975 déjà le numérique. Son tort a été de ne pas l’exploiter. Pire, l’entreprise américaine a refusé longtemps de regarder les choses telles qu’elles sont et s’est entêtée à poursuivre dans l’erreur. C’est une erreur fréquente  de se concentrer sur le produit que l’on vend au lieu de se focaliser sur le service que l’on veut rendre. L’autre principe, largement enseigné dans les business schools, que Kodak n’a pas observé est celui de la remise en question. Et, c’est quand tout va encore bien qu’il est judicieux de revisiter l’organisation. Pour sa part, le génie de Steve Jobs fut bien de ne pas se focaliser sur le produit mais d’imaginer comment sa firme Apple pouvait changer le quotidien des consommateurs. IBM a méprisé l’ordinateur personnel et a finalement vendu sa division au chinois Lenovo. Longtemps leader des PC pour entreprises et pour les collectivités, Dell Computer, fort de son « Modèle Direct » a finit par négliger l’avènement d’Apple et le changement de goût de l’utilisateur final. Celui-ci ayant tout loisir d’essayer et de personnaliser son ordinateur dans les circuits habituels de la grande distribution. Comme les ailes d’Icare façonnent à la fois sa liberté et sa perte, le succès devient le principal obstacle au changement. Celui-ci étant vital pour la pérennité de l’organisation. Pour illustrer l’ascension et la chute des entreprises, on évoque souvent le « paradoxe d’Icare. » Les ailes de ce héros de la mythologie grecque ont été à la fois sa puissance et la cause de sa perte. Dans leur ouvrage "Shaping the Coming Age of Religious Life", les sociologues religieux Lawrence Cada, Raymond Briggs et Fritz Wenger ont défini des étapes prédictives clé pour déterminer le cycle de vie d’une entreprise. A l’époque, ils étudièrent les organisations monastiques occidentales dans le temps et dans l'espace. De leurs observations, ils ont défini la première étape qui n’est autre que la création par le fondateur, avec pour socle une vision. Dans un second temps, la vision est partagée par la collectivité – collaborateurs comme clients – et c’est l’expansion. L’étape trois c’est la stabilisation. La maturité amène la stabilité financière. L’entreprise est rentable. Le secret du succès est que les valeurs de fondateur se sont transformées en produits et en services. Puis, avec l’étape quatre vient le déclin. Avec son lot, on y vit la crise comme la perte de créativité et si le changement ne vient pas ou même si il n’est pas assez rapide c’est la perte de loyauté tant de la part des acteurs de l’organisation que de celle des clients. Pour rebondir, voire survivre, le sursis passe pas une cinquième étape. C’est la période critique. Le moment de prendre les décisions difficiles – de restructurer au bon moment. C’est le temps qui déterminera la viabilité. Les dirigeants doivent alors être capables de communiquer la nécessité du changement. Voire même de créer un sentiment d’urgence. Ce qui nous amène à la sixième étape, avec la période de réorganisation. Le cycle de vie peut reprendre si la ou les visions de départ sont adaptées à l’époque et à la demande. A ce stade, c’est le géant finlandais du téléphone mobile Nokia qui n’a pas su tirer profit de la période critique.

 

Ceci dit, on s’accorde aujourd’hui à admettre – sur l’autel du débat de la croissance-décroissance – qu’une entreprise doit comme tout sur terre pouvoir mourir et disparaître également. Mais mieux vaut que cela arrive chez le voisin. Alors comment ne pas succomber au paradoxe d’Icare ? La solution réside dans la recherche de technologie de rupture (par opposition aux technologies de continuité), qui permettent de mieux répondre aux problèmes des clients. Une technologie de rupture est une innovation qui finit par remplacer une technologie dominante sur un marché. Souvent, c’est l’usage stratégique de la technologie qui a un effet de rupture. Notons, que technologie peut aisément être remplacé, suivant le cas précis, par offre. Parce qu’en fin de compte, ce qui est primordial c’est la demande. C’est comment, combien et pour quoi le client va solliciter l’entreprise. Pour cela, il n’y a pas de miracle. Il faut savoir être le plus proche possible de celui-ci et ne pas hésiter à revoir l’organisation à 360 degrés.

 

*Article paru dans "Le Temps" du 6 janvier 2015.

Co-signé avec Eric Décosterd, responsable de la formation postgrade - cursus MBA - à la Haute Ecole de gestion de Fribourg.

 

 

 

09/12/2014

Demain, ce sera mieux !

formation.pngLe monde est devenu incontrôlable. Un monde qui va trop vite. Le manque de leadership se fait ressentir, avec une absence de direction claire. Nous constatons également une absence de détermination politique. Bref, nous vivons un monde effrayant d’instabilité. La mondialisation nous invite dans un jeu à somme nulle de redistribution des richesses. Les gagnants ancrent leur prospérité sur la récession des perdants. Le plus grand lésé dans l’histoire est encore le climat ou l’environnement… simplement notre capital nature. En l’absence de vision globale, nous avançons avec deux cadences distinctes. Nous marchons dans le brouillard géopolitique, à petits pas. Nous progressons vers la croissance démentielle, à grand pas. Comme si nos ressources étaient inépuisables. L’ex ministre socialiste français Michel Rocard illustrait la croissance comme un individu à vélo… S’il arrête de pédaler, il tombe. Et malheur au politique qui oserait aborder la décroissance. Il ne serait pas réélu. Pour autant, le cycliste est-il obligé de s’emballer ? De pédaler toujours plus vite ? Ainsi, nous  trouvons aspirés dans une fuite vertigineuse. En admettant que le seul garant du bien commun reste encore l’Etat, celui-ci s’est dramatiquement affaibli sous la pression des flux des capitaux et des flux migratoires. Des premiers, il tente de capter un maximum de substances ne serait-ce que pour financer les bouleversements occasionnés par les seconds. Comme évoqué plus haut, pénalisé par un déficit de leadership flagrant, l’Etat ne fait que réagir aux crises successives tant financières que sociales. Il semble impuissant face à l’inégale et criante répartition des richesses. Il est devenu stérile devant l’amoralité du système. A force d’épuiser la principale classe contributive qui est la classe moyenne – la colonne vertébrale, il court le risque de mettre à terre et pour longtemps des économies nationales entières. Ce fut le cas en Argentine, en 2002. La Grèce, entre autres, le vit depuis 2010. Pire encore, nous peinons à regarder ce qui est. Nous préférons ne pas voir. Les solutions et les voies d’amélioration se trouvent à plusieurs niveaux. Sur le plan éducatif, c’est certain. Sur le plan politique aussi, c’est évident. Entre une droite qui suit aveuglément « le capital prédateur » et une gauche qui pour exister multiplie les initiatives extrêmes, le citoyen se désintéresse de l’hémicycle. La droite a des œillères. La gauche est animée par une hargne d’impuissance et stigmatise « le riche. » L’une comme l’autre se rejoignent dans leurs extrêmes. Elles nous amènent à ce que décrit l’essayiste Jacques Attali : « Il y a des gens qui sont résignés à accepter leur aliénation, qui pensent n’avoir aucune chance de trouver les moyens de se développer eux-mêmes et qui se contentent de réclamer le maximum de l’Etat, de la collectivité, des entreprises, etc. C’est l’attitude masquée dans l’idéologie de la consommation et dans celle de l’assistance. »

 

Force est de constater que tant la droite politique que la gauche ne sont pas étrangères à ce résultat angoissant. La première croit assurer son électorat et sa pérennité, en augmentant le nombre de fonctionnaires – autant d’électeurs acquis. En suscitant les besoins d’assistanat. Quant à la droite elle est devenue le sbire d’un système qui réussit à protéger à la fois des intérêts particuliers et des situations de position dominante. Dans le but d’asservir toujours plus le « citoyen – consommateur. » De cannibaliser le monde du travail. De monter les uns contre les autres.

 

Le constat semble sans appel. Nos concepts politiques actuels sont obsolètes. Ils ne répondent plus aux problèmes éducatifs et globaux d’aujourd’hui.

 

A l’écart du collectivisme comme de l’individualisme, il est temps d’explorer des pistes plus sensées, plus durables… simplement plus humaines.