14/07/2017

Attentat de Nice, un an après, les médias doivent-ils tout dire tout montrer ?

IMG_1888.JPGOn l’a appris cette semaine, le parquet de Paris a demandé en urgence le retrait du dernier numéro de « Paris Match », celui qui porte la date du 13 juillet. L’hebdomadaire consacre huit pages à l’attentat de Nice perpétré le 14 juillet 2016 et publie sur une double page des photos qui sont des captures d’écran de la vidéosurveillance de la ville de Nice. Or certains de ces clichés avaient été versés au dossier de l’enquête judiciaire. Dans le « Figaro », les associations de victimes dénoncent des images qui portent atteinte à la dignité des victimes et de leurs proches. Comme le souligne, leur avocat, Maître Eric Morain : « Les victimes de Nice n’avaient pas besoin de ça. Vraiment pas. »

C’était il y a une tout juste une année, peu avant 23 heures. Après les feux d’artifice du 14 juillet, un camion de neuf tonnes fonçait dans la foule festive s’étant rendue sur la mythique Promenade des Anglais pour y célébrer la fête nationale. Avec le drame que l’on connaît. Soit 86 morts et des centaines de blessés. Et Florence Askenazy, pédopsychiatre, de rappeler au « Figaro » comment 18 bébés traumatisés sont encore traités par son service. Alors que neuf personnes demeurent incarcérées pour leurs liens avec l’assassin, désigné comme un terroriste.

Finalement, la décision du Tribunal de grande instance (TGI) a été communiquée au soir du 13 juillet: « Le retrait des kiosques (…) ne saurait constituer une mesure efficace, dès lors que le numéro litigieux est d’ores et déjà en vente. En revanche, pour mettre fin au trouble et prévenir tout dommage, il convient d’interdire toute nouvelle publication de photos. »

IMG_1891.JPGRemontant à l’année 1950 et à la guerre d’Algérie pour trouver une autre tentative semblable de censure judiciaire de la presse, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé une atteinte à la liberté de l’information. Le même argument est utilisé par le directeur de la rédaction Olivier Royant, pour qui « Paris Match entend défendre le droit des citoyens, au premier chef le droit des victimes, de savoir ce qui s’est passé exactement lors de l’attentat (…) Il s’agit de vues de loin, plans larges, sans identification possible des victimes ni atteinte à leur dignité. Elles sont publiées dans un souci de compréhension des événements. » Avis que ne partagent pas nombre de kiosquiers niçois qui ont refusé de distribuer le numéro incriminé de « Paris Match ».

Je me suis rendu moi-même sur les lieux le 10 août 2016. J’ai questionné des chauffeurs de taxi, le staff de l’équipe de foot fanion, des commerçants, restaurateurs, policiers, etc. L’ambiance était lourde. Mais l’accueil de cette population niçoise pareillement meurtrie fut toujours chaleureux, bienveillant et empreint d’une remarquable pudeur. Toutes et tous ont été touchés de près ou de loin par cet odieux assassinat de masse. Toutes et tous m’ont demandé d’aller me recueillir sur les lieux sinistrés et recouverts de centaines de gerbes de fleurs, de lettres, de peluches, de jouets – moins alertes que leurs aînés, les enfants ont payé le plus lourd tribut – autant de témoignages de souffrances et d’incompréhension.

Aussi est-il temps de restaurer – au même titre que l’éducation au Bien – la pudeur. Et pour le média qui nous occupe de se recentrer sur sa posture d’investigation. De rechercher la vérité tant au sujet des instigateurs de l’attentat que de leurs objectifs. Ceci sans monnayer l’insoutenable. Il en est de même pour tous les autres attentats. Ce n’est pas servir le droit de savoir que d’ajouter du sordide au meurtre. Sinon, on tue une seconde fois. Pire, on piétine la dignité de la victime et celle de ses proches.

Lutter contre le terrorisme et les violences politiques c’est aussi ne pas jouer dans la surenchère de l’information pour voyeurs, dans une société consumériste, déshumanisée, malade de marketing et d’overdose d’infos poubelle. Alors non, sur ce coup « Paris Match » ne fait pas juste en publiant des photos sur lesquelles on voit le camion du diable rouler sur des gens comme vous et moi. Réhabilitons l’humain et la pudeur.

Texte publié ce 14 juillet 2017 dans "la Méduse".

 

08/07/2017

Attentat de Francfort, où la théorie du loup solitaire ne tient plus

IMG_0447.JPGMercredi 2 mars 2011, aéroport international de Francfort.

*PAR FRANÇOIS MEYLAN, retour de Francfort

Dans l’après-midi, un Albanais du Kosovo, originaire de Mitrovica, résidant en Allemagne accède au bus qui s’apprête à convoyer une vingtaine de militaires américains arrivant du Royaume-Uni à la base américaine de Rammstein. D’où il est prévu qu’ils s’envolent pour l’Afghanistan.

Troisième aéroport en Europe après Heathrow et Paris-Charles-de-Gaulle, Francfort est un site vulnérable. Une visite sur le site le confirme: on y circule comme dans un grand magasin. De fait l’homme ne semble pas avoir eu trop de peine à parvenir sur les lieux du crime. Avec une habilité et un sang froid effroyables, il tue d’une balle dans le dos puis d’une autre dans la tête un premier militaire à proximité du car. Il s’introduit aussitôt dans le véhicule et tue également d’une balle dans la tête le chauffeur lui aussi militaire. Avant que son arme ne s’enraye, il réussit à blesser grièvement encore deux autres militaires. Toutes les victimes avaient la vingtaine.

Cet acte odieux a outré le président Barack Obama mais n’a été que peu couvert médiatiquement. A l’époque nul n’avait vraiment douté de la théorie du loup solitaire, à savoir que l’assassin aurait agi de sa propre initiative sans lien avec un réseau avec à sa tête un leader et pour le moins un commanditaire. Une thèse bien accommodante dans la mesure la violence ne prend pas de connotation politique aux yeux du grand public. Par contre elle contient un message que le véritable destinataire ne peut ignorer.

IMG_0462.JPGDans le cas qui nous occupe, « l’assassin » a été présenté devant le parquet fédéral allemand en août de la même année. Cette autorité judiciaire a conclu à « l’acte d’une personne seule, motivée par l’islamisme. » Sa motivation: se venger de l’intervention américaine en Afghanistan. Le jeune homme, alors inconnu des services de police, ne cachait pas sur son mur Facebook sa radicalisation et aurait répondu à des appels à la « guerre sainte » diffusés sur Internet. Réaction plutôt courante dans ce genre d’affaire, ses proches qualifient son acte d’incompréhensible. Il est alors décrit comme en échec scolaire et imprégné de l’univers de jeux vidéo violents puis de thèses islamistes.

Aujourd’hui, les experts sont plus nombreux à se montrer dubitatifs sur la théorie du loup solitaire.

« Le démantèlement de réseaux constitués en France comme en Belgique démontre une fois de plus l’inanité du IMG_0424.JPGmythe du loup solitaire », selon Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po à Paris. Cet expert cité par l’AFP parle « d’une création intellectuelle apparue aux États-Unis lorsque la guerre globale contre la terreur lancée par l’administration Bush en 2001 donnait ses premiers signes d’essoufflement. » Et la théorie de plus en plus controversée aurait même permis le fantasme de l’ennemi de l’intérieur insaisissable et omniprésent justifiant l’instauration de dispositifs liberticides tels que le Patriot Act, dont l’efficacité est discutable. Pour le Professeur Filiu, derrière les attentats islamistes, on trouve toujours un donneur d’ordre. Il se trouve généralement au Moyen-Orient. De son côté, le centre de réflexion new-yorkais Soudan Group va jusqu’ substituer au terme erroné de « loup solitaire » par celui de « loup connu ». Car il apparaît que la quasi-totalité des terroristes qui passent à l’action sont connus et même souvent surveillés par les forces de l’ordre.

D’où la difficulté qu’il y a à surveiller efficacement des individus qui évoluent à la croisée de la criminalité et du terrorisme. Pour autant que l’on parvienne à redéfinir la notion de terrorisme, un concept ample et imprécis. De nombreuses définitions conventionnelles témoignent de l’absence de consensus à ce sujet. Eminent spécialiste du monde arabe, de l’islamisme et de l’islam de France, Gilles Kepel estime que la théorie du loup solitaire est une « imbécilité ». Elle entrave même l’enquête qui permettrait d’établir les liens entre les exécutants et les donneurs d’ordre. Etablir au grand jour que le terrorisme tel qu’il se manifeste aujourd’hui sous nos latitudes est avant toute chose le produit d’une criminalité organisée au service de l’action politique violente.

*Article publié dans "la Méduse", le 7 juillet 2017

 

18/06/2017

Brindisi, l'attentat qui traumatisa l'Italie... déjà cinq ans.

IMG_6619.JPG*Comprendre le terrorisme et les violences politiques.

Brindisi, lors de la rentrée scolaire du 19 mai 2012, à 07:45, trois bonbonnes de gaz actionnées à distance fauchent la lycéenne Melissa Bassi, âgée de 16 ans, et blessent très grièvement cinq de ses camarades.

L’onde de choc et l’indignation traversent la péninsule. Le pape Benoit XVI intervient. Des manifestations se tiennent à Naples comme à Milan en passant par Turin et Rome.

À cette époque, en l’absence de revendication, plusieurs pistes sont évoquées. Et ce sont les difficultés majeures: conduire rapidement les investigations nécessaires et n’exclure aucune piste. On cite l’extrême droite comme l’extrême gauche. Toutefois, ces fractions s’en prennent généralement à d’autres symboles tels que les trains, les places ou les politiques en personne mais jamais les écoles. La mafia locale qui sévit dans la région des Pouilles la Sacra Corona Unita (SCU) est aussi soupçonnée. Elle aurait pu ainsi venger l’arrestation de seize de ses membres mais aussi passer un message auprès d’une communauté estudiantine militante et dénonçant la corruption et les combines.

Le terrible message serait alors: « Tenez-vous tranquilles et ne mettez pas le nez dans nos affaires », d’après Giovanna Montanaro, sociologue et collaboratrice du Procureur national antimafia Pietro Grasso. C’est que l’ombre de Cosa Nostra plane. Le lycée ne porte pas pour rien les noms des célèbres magistrats antimafia assassinés en 1992, près de Palerme, le juge Giovanni Falcone et son épouse Francesca Morvillo. Le moment coïncide aussi avec la tentative de suicide en prison du parrain de Corleone Bernardo Provenzano. Chef départemental de la division antimafia, Cataldo Motta est moins catégorique. D’abord l’honorable société éprouve des difficultés à faire passer ses requêtes auprès de l’État en vue de l’abolition du sévère article 41 bis du Code de procédure pénal italien et de l’assouplissement des conditions de détention des parrains incarcérés. Irait-elle à mettre en péril cette démarche en menaçant le consensus social? De plus, pour commettre leurs méfaits les mafiosi utilisent le TNT et non des bonbonnes de gaz.

Finalement, on retiendra la thèse d’un acte isolé. Celui du commerçant et père de famille Giovanni Vantaggiato, reconnu grâce au dispositif de vidéosurveillance. Comme l’affirme, déjà au lendemain de la tuerie, le procureur de Brindisi Marco di Napoli : « L’attentat à la bombe pourrait être le geste d’une personne qui est en guerre avec le reste du monde. Une personne avec des problèmes psychologiques. »

Pour autant, Vantaggiato ne sera inculpé que quatre semaines après sa mise en examen. Des questions demeurent et les habitants que j’ai interrogés aux abords des lieux du crime croient encore à la piste mafieuse. En effet, comment cet homme de 66 ans a pu s’exposer à la perpétuité – ce à quoi il a été condamné – et se laisser filmer par la vidéosurveillance le temps d’actionner la bombe alors que son procès a souligné qu’on avait trouvé par la suite trois autres systèmes de mise à feu?

Pour comprendre le terrorisme et les violences politiques, nous devons identifier le message ainsi exprimé de la plus vile des façons. Quel est-il? Qui en est le destinataire? Qui en est l’émetteur?

Un message impitoyable mais sophistiqué adressé aux membres de l’Etat capables de le saisir sans devoir le révéler à l’opinion publique.

*Publié dans la Méduse, le 14 mars 2017.