21/06/2018

Crise catalane : Tabarnia, fiction ou réalité ?

FAC08A2F-F4DD-4102-829C-1EDF39A5582E.jpeg*L’affaire a fait grand bruit, entre décembre et janvier derniers, tant dans la presse espagnole qu’internationale, avec l’annonce d’un premier gouvernement pour Tabarnia. Ce qui paraissait n’être qu’une plaisanterie prend une toute autre tournure. Encore à l’état de projet, il s’agirait de constituer une nouvelle région espagnole comprenant les agglomérations de Barcelone (Haute Tabarnia) et de Tarragone (Basse Tabarnia), les circonscriptions côtières où le vote unioniste – opposé au nationalisme indépendantiste – et très majoritaire.

La semaine dernière, sous la présidence de Jesús Mariñas, un premier rapport économique et fiscal a été publié par la Direction corporative «2018 Informe datos económicos» Ce document public est accessible sur www.somostabarnia.org. Il détaille le PIB comme la balance fiscale ainsi que toutes les données financières utiles pour se rendre compte du poids économique de la nouvelle région. Et ce week-end, nous apprenions que l’ouverture de représentations à l’étranger les Diplotab – par opposition aux Diplocat des indépendantistes – est à l’étude. Par exemple, une implémentation est prévue à Lausanne.

52F2AB0A-B0C6-4CEC-A96B-3DC3797DB8C3.jpegSi les indépendantistes s’évertuent à vouloir diviser,
ils seront divisés à leur tour.
Mais d’où vient Tabarnia dont la montée en puissance, du moins sur les réseaux sociaux, est indéniable? Premièrement, l’aventure qui pourrait, au rythme où évolue l’antagonisme catalan, aboutir à une réalisation bien concrète a vu le jour le 24 septembre 2012. Son idéologie naît du principe que si les indépendantistes s’évertuent à vouloir diviser, ils seront divisés à leur tour. Effet miroir oblige, au slogan séparatiste «Catalonia is not Spain» il est répondu «Barcelona is not Catalonia».

Il faut savoir que le système électoral catalan surpondère les régions rurales et les localités de modeste importance telle que Gíjon au détriment des habitants des deux grandes agglomérations. Le facteur allant jusqu’à quatre. On comprend alors mieux coude à coude des deux camps. La Catalogne, si elle devenait indépendante, ne compterait plus qu’à peine un million et demi d’habitants pour une superficie de 26’477 km2, sans Tabarnia. Alors que celle-ci pèse plus de six millions d’âmes réparties sur 5423 km2. Soit une ère de services et industrielle incontournable tant pour la démocratie espagnole que pour l’Union européenne (UE). Notons également que si l’inspiration vient du droit canadien, l’article 143 de la Constitution espagnole permet, sous certaines conditions, aux territoires de se constituer en communautés autonomes.

Peut-être, est-elle là finalement la sortie de crise qui oppose Catalans à d’autres Catalans. Soit la sédition catalane se fait avec l’Espagne et Tabarnia voit concrètement le jour. Soit le projet Tabarnia aura, pour le moins, réussi à dissuader quelques velléités indépendantistes. À suivre.

  • *Publié dans « Allnews » le 21 juin 2018

15/06/2018

Sécurité dans l’autonomie catalane, ça se dégrade !

857E1473-ACCE-4C50-995B-FCEF832B3463.jpegSÉCURITÉ DANS L’AUTONOMIE ESPAGNOLE DE CATALOGNE

Interview exclusive pour François Meylan

Nicolas Klein est professeur agrégé d’espagnol en classe préparatoire aux grandes écoles. Spécialiste de l’histoire contemporaine et de l’actualité espagnoles, il est l’auteur d’un ouvrage intitulé Rupture de ban – L’Espagne face à la crise, publié en 2017 chez Perspectives libres. Outre la rédaction de nombreux articles concernant ce pays, il est aussi traducteur et a notamment réalisé la version française de plusieurs ouvrages sur l’histoire médiévale de l’Espagne. Il tient un blog sur l’actualité espagnole disponible à cette adresse :

https://actualiteespagnole.wordpress.com.


FM : - Nicolas Klein, on nous rapporte une recrudescence en Catalogne de violences verbales et même physiques issues principalement des indépendantistes. En même temps, la police paraît bien passive. Qu’en pensez-vous ?

NK : - Cette recrudescence de la violence symbolique, verbale et physique est en effet réelle depuis de nombreux mois en Catalogne et elle est très préoccupante. Depuis l’intensification de la problématique séparatiste, autour des années 2016-2017, de nombreux indépendantistes n’hésitent plus à insulter, intimider voire frapper les unionistes de Catalogne (ou leurs enfants), à dégrader leur boutique ou leur véhicule, à lancer des cocktails Molotov contre leur maison, etc. Il ne se passe pas un jour sans que la presse et les autres médias ne signalent un incident de ce type, sans que les Mossos d’Esquadra (police autonome catalane) n’agissent toujours. Il faut dire que tous les membres de cette force de l’ordre ne sont pas très scrupuleux avec la légalité en vigueur et que leur hiérarchie cautionne souvent de telles exactions au nom de l’idéologie sécessionniste.

Plus globalement, il existe depuis des années, pour ne pas dire deux décennies au moins, une ambiance délétère en Catalogne qui consiste à considérer les citoyens hispanophones de la communauté autonome (pourtant nettement majoritaires) comme des personnes de seconde zone, qui ne peuvent plus scolariser leurs enfants en espagnol dans l’enseignement public, ne sont plus représentés (ou très marginalement) dans les médias régionaux, subissent des pressions au travail ou dans leur copropriété, constatent impuissants que l’État central espagnol ne leur vient pas en aide ou encore que l’histoire catalane et espagnole telle que diffusée dans la région est un tissu de mensonges qui doit servir la « cause ».
L’on a indéniablement franchi un pas avec la désignation de Joaquim Torra à la présidence de la Généralité de Catalogne. Ce dernier est connu pour ses articles et déclarations franchement xénophobes à l’encontre des hispanophones de Catalogne et du reste des Espagnols. Plus de 400 textes de ce type ont été recensés par un particulier, Pablo Haro. Les mots employés par Quim Torra sont sans équivoque et décrivent clairement ce qu’une bonne partie des séparatistes catalans pensent de l’Espagne. Le président de la Généralité a pourtant été largement soutenu par le monde indépendantiste, qui ne voit aucun problème dans cette xénophobie finalement tolérable.

Torra est loin d’être un cas isolé : il n’est pas rare de lire ou d’entendre des messages de ce type à l’encontre des Espagnols, que ce soit sur les réseaux sociaux (défouloir des indépendantistes) ou dans les « milieux autorisés ». L’ancien président de la Généralité Jordi Pujol a déjà été condamné en justice pour ses propos sur les Andalous, tandis que l’ancienne présidente du Parlement régional, Núria de Gispert, ne cesse d’exiger d’Inés Arrimadas (figure de proue des unionistes catalans) qu’elle retourne dans la province de Cadix (dont ses parents sont originaires) car elle a l’heur de lui déplaire… Notons aussi la banalisation d’un certain discours sur l’ADN et la génétique des Catalans, qui serait différents (pour ne pas dire supérieurs) à ceux des autres Espagnols. C’est ce qu’expliquait le dirigeant de « gauche » séparatiste Oriol Junqueras il y a quelques années.

Lorsque vous diabolisez ainsi un ennemi que vous considérez comme néfaste et inférieur, vous ne pouvez qu’agir violemment à son égard. C’est aussi ce qui explique que d’anciens terroristes de l’ETA comme Arnaldo Otegi soient toujours si bien reçus par les autorités régionales, que l’on trouve de plus en plus d’anciens activistes du groupe violent Terre libre auprès desdites autorités ou encore que l’on note un essor du Mouvement identitaire catalan (MIC), franchement marqué à l’extrême droite, avec son drapeau noir et blanc. Mais pourquoi se cacherait-il, puisque Quim Torra est un admirateur reconnu de Daniel Cardona et de l’État catalan (Estat català), qui ont promu dans les années 30 l’indépendance d’une Catalogne fasciste qui cherchait la protection de l’Italie mussolinienne ?

FM : - Avez-vous entendu parler des Comités de Défense de la République (CDR) ?

​NK : - Malheureusement oui ! Les Comités de Défense de la République sont apparus suite au référendum illégal du 1er octobre 2017 afin de faire pression dans la rue et auprès des institutions et de faciliter la proclamation d’une République indépendante de Catalogne. Ils ne cessent de proclamer, tout comme le reste des séparatistes, qu’ils agissent depuis la non-violence et la désobéissance civile mais leurs actions sont de plus en plus tournées non seulement vers l’illégalité mais aussi vers la dégradation du matériel et des infrastructures publics, l’intimidation de tous les dissidents, etc.

​En fait, les CDR font partie de cette nébuleuse soutenue et plus ou moins subventionnée par les dirigeants indépendantistes qui a pour charge de « faire le coup de poing » et d’orienter une bonne partie du processus séparatiste. L’on retrouve dans cette nébuleuse de nombreuses fondations, associations, personnalités ou encore des groupes de pression comme Òmnium cultural ou l’Assemblée nationale catalane (ANC), dont les membres ne sont élus par personne mais qui sont régulièrement consultés par la Généralité et vont jusqu’à la conseiller de façon plus qu’insistante dans un certain nombre de grands choix.

FM : - On nous rapporte des cas où des gens préfèrent quitter la Catalogne tant le climat y devient pesant. Certains craignaient même des représailles de la part des indépendantistes. Selon vous, est-ce fondé ?

NK : - Ces craintes sont malheureusement fondées et, de fait, comme je l’indiquais plus haut, ces représailles envers les unionistes sont déjà une réalité. Le séparatisme catalan est loin de l’image démocratique, tolérante et non-violente qu’il veut renvoyer (et à laquelle certains naïfs peuvent croire). Il ne fait pas bon protester contre les pressions indépendantistes dans son entreprise ou auprès d’une administration, afficher un drapeau espagnol à son balcon, oser demander plus d’heures d’enseignement en espagnol pour son enfant, etc.
​Les entreprises et les capitaux ne sont donc pas les seuls à avoir quitté la Catalogne ces derniers mois : les particuliers qui le peuvent et craignent vraiment pour leur sécurité ou leur bien-être le font déjà.

FM : - Que va faire le PSOE maintenant qu’il est à nouveau au pouvoir à Madrid pour reprendre les choses en mains ?

​NK : - Le PSOE a certes soutenu l’application de l’article 155 de la Constitution de 1978 et la suspension de l’autonomie catalane il y a quelques mois mais son approche est aujourd’hui différente de celle du PP, qui vient de perdre le pouvoir à Madrid. Il veut favoriser le dialogue et la négociation avec le pouvoir catalan séparatiste via la nouvelle ministre des Administrations territoriales et de la Fonction publique, Meritxell Batet. Elle est elle-même catalane (elle est en effet née à Barcelone en 1973) et issue du Parti des Socialistes catalans (PSC), formation « sœur » du PSOE. Le gouvernement de Pedro Sánchez a déjà considérablement lâché du lest en ne contrôlant plus les comptes publics de la Généralité de Catalogne (qui va ainsi pouvoir continuer à détourner l’argent de tous les Espagnols au profit d’un processus illégal) et le PSC réclame dorénavant la libération des dirigeants indépendantistes qui sont en détention provisoire. Certains parlent même du rétablissement dans son entièreté du statut d’autonomie de 2006, dont quatorze articles ont été retoqués par la Cour constitutionnelle en 2010 car ils contrevenaient manifestement à la Constitution espagnole mais aussi à l’égalité entre les citoyens de notre voisin ibérique.

​Mais l’heure est-elle encore véritablement au dialogue ? Le PSOE peut-il continuer à céder alors que Quim Torra et ses proches ont déclaré à plusieurs reprises qu’ils ne renonceraient pas à l’indépendance de la communauté autonome ? Pedro Sánchez joue un jeu dangereux d’un point de vue légal et électoral. Aux prochaines élections générales (qui pourraient arriver plus vite qu’on ne le pense), les électeurs espagnols ne lui pardonneront sans doute pas de favoriser la balkanisation de l’Espagne et de laisser à leur sort les unionistes de Catalogne.

Lausanne, le 15 juin 2018

09/06/2018

L’humanisme et la rationalité...

61E51C6C-21B3-4DAE-AFBE-DA3A570621FA.jpeg*Ce haut lien de spiritualité qu’est le Mont Saint-Michel est tout indiqué pour méditer sur l’essence même de l’humanisme. Courant culturel européen - même si parfois récupéré politiquement, l’humanisme renoue dès ses débuts avec la civilisation gréco-romaine mais pas seulement. On ne saurait le confiner à ses origines toscanes et son développement en marge de la Renaissance. Sinon, le courant se heurterait à des résistances issues d’autres modes de pensées d’origine non occidentale mais pourtant très proche. Concentrons-nous sur la constellation des postulats qui l’animent. Je les décris de manière séquentielle : Le premier est que l’Homme est en possession de capacités intellectuelles potentiellement illimitées. Le second est que la quête du savoir et la maîtrise de diverses disciplines sont nécessaires au bon usage de ces facultés. Ensuite, il faut faciliter l’accès au savoir à toute personne quelles que soient ses origines ou sa langue. On encouragera ainsi la vulgarisation des textes religieux et scientifiques. Le constat établit, deux interrogations élémentaires se posent. Quant est-il de la mortalité de l’homme qui serait en possession de capacités intellectuelles illimitées ? Et si l’Humain peut dans son universalité dépasser les dogmes, les coutumes et autres croyances, quant est-il du Bien et du Mal ? Rappelons-le, l’humanisme encourage le libre-arbitre et la responsabilité individuelle. Par ailleurs, le libéralisme s’en inspirera. À la première question, André Comte-Sponville répond ainsi : « L’homme n’est pas mort : ni comme espèce, ni comme idée, ni comme idéal. Mais il est mortel; et c’est une raison de plus pour le défendre. » Autrement dit, ce que l’on fait de nos actes résonne pour l’éternité. D’où l’essence même de l’immortalité. La seule que l’on puisse assurer, pour l’heure, en l’état actuel de la science. Quant à la question de toujours se rapportant à l’existence du Bien et du Mal, une réponse adéquate est celle de la rationalité. L’éthique et la dignité ayant une place centrale pour l’humanisme, à chacun de se demander si tant ses paroles que ses actions sont rationnelles avec l’élévation de la condition humaine en général. Ce que l’on ne veut pas subir ni souffrir on ne le fait tout simplement pas à l’autre. L’autre étant à la fois tout et partie de l’humanité. La rationalité est indissociable de l’humanisme qui implique un engagement à la recherche de la vérité et de l’humanité.

*Publié sur la page FB « Les Libéraux »