25/05/2017

L'État pris pour cible par un feu croisé néolibéral et criminel.

IMG_2271.PNG*L’Etat pris pour cible par un feu croisé néolibéral et criminel
Jeudi 18 mai 2017 - François Meylan
«L'Etat doit parfois, en promulguant des lois spécifiques, intervenir dans l'économie pour la rendre plus fluide et plus éthique.» C'est ce que s'applique à traduire en actes Rosario Crocetta, président de la Région Sicile, pour juguler l'emprise de la mafia sur le territoire. François Meylan l'a rencontré.

Confucius disait que les royaumes deviennent ingouvernables, quand les mots changent de sens. Or, nous le vivons avec le terme «libéralisme». Nous nous sommes dangereusement éloignés du libéralisme des Lumières. L'esprit libéral de Montesquieu n'est plus. Plutôt, il n'a plus cours dans les arcanes du pouvoir. En politique, il est bafoué. Preuve en est le programme présenté, en France, par le jeune et nouveau président de la Ve République Emmanuel Macron. Pourtant issu d'une famille politique dite de gauche, son projet «En marche» est clairement néolibéral. C'est-à-dire qu'il répond essentiellement à la seule loi du marché. Et pour le marché, la loi n'existe pas. La seule règle qui prévaut est la fameuse main invisible d'Adam Smith. Ou, mieux encore, que ceux qui savent faire ou que ceux qui ont déjà accumulent encore plus… au détriment, bien entendu, du bien commun et du plus grand nombre.

Le pire est qu'on essaie de nous faire croire que c'est dans l'ordre normal des choses. Que cela a toujours été ainsi. Alors que c'est faux. Cette déviance des rapports au profit immédiat et à la prédation capitalistique ne date que de quelques décennies. Pour un vrai libéral, le sommet de l'édifice politique – et donc moral – est représenté par le Droit et non par le contrôle du système politique. Pour les partisans du néolibéralisme, le sommet de l'édifice est constitué par un fantasme. Celui de placer le marché au-dessus de tout. Pour ça, il faut contrôler le système politique et faire sauter tous les contre-pouvoirs.

L'exemple des médias qui sont transformés en communicants voire en propagandistes est édifiant. Et pour votre serviteur de faire le lien avec les luttes que conduisent en Sicile des femmes et des hommes héroïques. Dans cette région de plus de 5 millions d'habitants, l'Etat subit aussi les assauts d'un marché sauvage. Celui du crime organisé, que combat tout particulièrement le président de la Région Rosario Crocetta. J'ai eu la chance d'être reçu à Palerme par ce haut magistrat et de m'entretenir avec lui sur certaines valeurs fondamentales. C'était le 29 mars 2017. Le «governatore» y mène une gigantesque opération anticorruption pour éliminer l'emprise de la mafia sur les administrations et les marchés publics.

Ce personnage haut en couleurs – qui m'a expliqué au passage comment le courage n'existait pas en tant que tel mais que l'on peut choisir de s'éduquer au courage – ne le sait que trop bien: le système libéral ne survivrait pas sans un Etat fort. L'institution étant garante d'équité. Le marché tout puissant n'ayant pas de considérations morales. Question systèmes, Crocetta en connait un vaste chapitre. Il le répète sans cesse: la mafia est un système. Et, pour Cosa Nostra, il est aussi question de corrompre le politique.

Elu en 2012, il a déjà démantelé plusieurs systèmes mafieux. Par exemple, celui de la formation professionnelle: «Nous avons, en Sicile, 2200 sociétés spécialisées dans le secteur de la formation professionnelle. C'est un véritable système, dans lequel on trouve des élus de la région, leurs femmes, leurs fils, etc. Et ce système écarte les vraies compétences. Ce sont les contribuables qui payent.» Côté appels d'offres publics, une loi est en préparation pour proscrire que des députés de la Région Sicile puissent agir pour favoriser des entreprises à la tête desquelles on trouve des parents de ces élus aux premier et deuxième degrés.

Autre exemple, c'est celui du consortium des autoroutes siciliennes: Rosario Crocetta a découvert que travaillait dans ce secteur une entreprise qui n'était pas en règle avec les directives antimafia de la préfecture. Elle percevait 15 000 euros par jour pour surveiller les autoroutes. Autre loi promulguée par le président, celle qui assure un emploi au sein de l'administration à tout citoyen qui dénonce un système mafieux. Il faut le savoir, le «délateur», en Sicile, perd tout espoir de retrouver du travail. Quelques soixante personnes bénéficient déjà de ces dispositions. A n'en pas douter, les «affaires» en Sicile devraient nous inspirer sur ce qui se passerait pour notre système libéral si on le laisse dans les mains de politiques sous l'influence de lobbys ou d'autres intérêts particuliers. A méditer!


* Conseiller financier indépendant à Lausanne, ancien secrétaire du PDC Vaud.

Article publié dans "Le Courrier".

15/05/2017

Le journaliste qui n'est plus !

IMG_2980.JPGCandidat au Grand Conseil lors de ces dernières élections cantonales vaudoises, j’ai été particulièrement zappé par le monde des médias. On m’a tout bonnement passé sous silence.
Pourtant, mon affiche électorale, déclinée en trois variantes couleur et sur laquelle je figurais à l’envers avec le slogan de campagne « Renversons la tendance ! » n’est pas passée inaperçue. A cela, s’ajoutait un programme solide et la promotion d’un nouveau mouvement humaniste, libéral et social, co-fondé en 2015.
Alors, je me suis intéressé de près à l’évolution de notre presse. J’ai déjà réagi à l’article « Ce que promettent les partis », rédigé par Philippe Kottelat, de Lausanne Cités. Texte se voulant exhaustif – ne serait-ce que par son énoncé - mais qui, une fois de plus, a « oublié » quelques petits partis dont le mien. J’ai obtenu, après quelques emails restés sans réponse et deux téléphones quelque peu animé de ma part, d’être publié dans la rubrique « L’invité » du Lausanne Cités. Certes, un peu tard soit après le week-end de Pâques.
Bon prince, j’en ai profité pour rappeler ce qu’est « La Charte de déontologie de Munich » – appelée aussi Déclaration des devoirs et des droits des journalistes. Ce texte énonce les règles éthiques qui sont celles que toute personne qui, se prévalant du titre de journaliste se doit de suivre et de respecter. Cette charte idéologique n’est pas sans rappeler, dans un autre domaine, le Serment d'Hippocrate. C'est un acte de foi, un peu une entrée en sacerdoce que la marchandisation du monde et la course aux profits rendent de plus en plus difficile à respecter. Aussi peut-on se demander si nombre d’acteurs ne devraient pas se présenter sous l’étiquette de communicateur au lieu de journaliste. Celle d'un facilitateur ou d'un "go-between" dont l'objectif est de faire passer un message ou encore d'établir un lien. Dans cette perspective, le journal devient un outil de communication.
Le journaliste, en principe, a pour mission première de reporter des faits sans donc les modifier. La Charte de Munich insiste sur ce point. La mission première du professionnel est de rechercher la vérité, non de faire le propagandiste. Toutefois, en période électorale, une certaine presse tend à imposer à ses lecteurs des prises de positions toutes faites ne reposant sur aucune analyse digne de ce nom.
De plus, ce n'est pas vraiment du plagiat mais simplement le fait de se référer aux mêmes sources, aux mêmes communiqués que l'on reproduit sans vraiment vérifier. Les journalistes en viennent à diffuser presque tous les mêmes nouvelles. Aujourd’hui, force est de constater qu’ils sont rares les vrais journalistes qui peuvent s'offrir le luxe de suivre les préceptes de la Charte de 1971. Il n'y a plus beaucoup de vrais indépendants de pensée dans la profession.
D’autre part, l’exemple de la presse spécialisée dans le domaine de la finance est utile. Elle a déjà fait le changement de cap, passant du journalisme au rôle de communiquant. On voit même le quotidien romand Le Temps – qui n’est plus romand mais plutôt zurichois – s'orienter toujours davantage vers la communication, catégorie économique et financière. Elle devient ainsi payante. Ou encore, le quotidien en question fait de plus en plus appel à des professionnels, mais sans les rémunérer, pour animer ses rubriques financières mais pas seulement.
Notons que de son côté L'Agefi pratique cette approche depuis de longues années. Pour preuve, son supplément mensuel « INDICES » lie souvent la rédaction d'un article dit professionnel à l'insertion, directe ou différée d'un visuel publicitaire. La seule indépendance demeure alors celle vis-à-vis de toute institution ou groupe de presse extérieur.
Ainsi, la marchandisation du monde entrainant cet état de fait, nous avons de plus en plus affaire à des communicateurs, des créateurs d'histoires d'entreprise. Le "Story Telling" est désormais un produit de mode.
On rejoint ainsi l’épineux problème qui est celui de la transparence. Comme pour le politique – autre formateur d’opinion – nous nous trouvons face à deux possibilités : celle de revendiquer plus de transparence ou celle d’établir des contre-pouvoirs. Des médias clairement indépendants mais quasi sans aucune contrainte financière tels que « Domaine Public » ou encore « La Méduse » de Christian Campiche. Ce sont des exemples.
La question en suspens est alors… quel avenir pour le métier de journaliste ?

12/05/2017

Sans un Etat fort, le libéralisme ne survivrait pas !

IMG_4924.JPG*Pour les néolibéraux qui placent le marché au-dessus de tout, le politique est également une marchandise qui s’achète.

Du moins, c’est le cas en Sicile. A Palerme, sur les traces de Cosa Nostra, des femmes et des hommes de l’anti-mafia, j’ai eu l’occasion, une fois de plus, de constater que l’Etat que l’on considère, trop souvent, comme l’empêcheur de tourner en rond, qui de plus coûte cher, est au contraire celui qui peut rendre le marché fluide et surtout éthique.

Alors que l’idéologie néolibérale se diffuse sournoisement. Mettant à mal l’équilibre fragile du système actuel. Comme si cela avait toujours été ainsi. Il est bon de rappeler quelques vérités.

Le coût de la folie de quelques banquiers

Question dettes publiques, la crise financière de 2008 a généré un stock de dettes supplémentaires de quelque 30%. La folie de quelques banquiers a fait plus de mal aux finances publiques que le poids de l’institution. La distribution de l’augmentation des gains de productivité, sans précédent, générée au cours de ces deux dernières décennies a été très inéquitable.

Ne nous voilons pas la face. Le principal problème que nous avons est une très injuste répartition des richesses. Certes, l’impôt est un moyen pour y remédier. Pourtant, ceux qui peuvent le faire éludent l’impôt. Pire, sous les assauts de quelques lobbys et politiques, on a quasi institutionnalisé la soustraction fiscale. Bien sûr, pour quelques-uns seulement. La mondialisation aidant. Et de citer Jacques Attali: «Les flux financiers sont mondialisés et sans limites. Alors que la démocratie rencontre les limites de sa souveraineté.»

Eradiquer la mafia

Aussi, affaiblir constamment l’Etat, dans le discours comme dans les faits, c’est se tromper de cible. Et ce n’est pas le président de la Région Sicile – plus de 5 millions d’habitants – Rosario Crocetta qui me contredira. Dans son bureau, sous une protection toute blindée, au Palais d’Orléans, ce haut magistrat m’a expliqué comment, pour moderniser la Sicile et attirer des investisseurs, il avait dû éradiquer des systèmes maffieux.

Rosario Crocetta, maire de Gela, avant d’être élu président de toute la région, en novembre 2012, ne le sait que trop bien: le système libéral ne survivrait pas sans un Etat fort. Et pour preuve, il a œuvré à la fluidité comme à la transparence du marché.

Entre autres, en prenant deux mesures. Premièrement, son intervention auprès des collectivités rurales de l’île qui bradaient du terrain agricole au prix de 30 euros l’hectare aux mafiosos qui le revendaient aussitôt 350 euros l’hectare. Sans rien faire, une mise multipliée par plus de onze. Les intérêts particuliers piétinant à pieds joints l’intérêt du plus grand nombre. Parce qu’un marché sans régulation ni contrôle de l’Etat perd rapidement toute notion de valeur morale. Rosario Crocetta, homme à la fois le plus puissant et le plus menacé de Sicile – sa tête a été mise à prix par Cosa Nostra, en 2009 –, a, comme autre mesure, promulgué une loi qui assure un emploi au sein de l’administration à tout citoyen qui dénonce un système maffieux. Il faut le savoir, le «délateur», en Sicile, en plus de risquer sa vie et l’intégrité de ses proches perd tout espoir de retrouver du travail.

Quelque 60 personnes ont déjà bénéficié des dispositions de Rosario Crocetta. La mafia est sans pitié, la mafia pense à ses propres affaires. Les tenants du dogme néolibéral également. Et affaiblir sans cesse l’institution, c’est monter les uns contre les autres. c’est tenter de s’accaparer de nouveaux espaces pour son profit personnel. C’est privatiser un maximum de biens et de liens. Parce qu’après tout, tout s’achète. Les deux prédécesseurs de Rosario Crocetta n’ont-ils pas été tous deux démissionnés et inculpés pour corruption ?

La négation du libéralisme des Lumières

Pour les néolibéraux qui placent le marché au-dessus de tout, le politique est également une marchandise qui s’achète. A contrario du libéralisme qui dans sa pensée hautement humaniste – lire pour cela De l’esprit des lois, le traité de la théorie politique publié par Montesquieu à Genève en 1748 – institue au sommet de l’édifice libéral le Droit avec un «D» majuscule.

Le Droit, garanti par l’Etat, est valable et est applicable à tous. Néo – nouveau en grec – employé pour définir cette «loi» du marché est la négation du libéralisme des Lumières. Le néolibéralisme est un nouveau courant. Récupéré par certaines formations politiques. On tape sur l’Etat. Mais on lui demande d’intervenir quand il s’agit de défendre son pré carré avec des mesures de protectionnisme telles que les droits de douane ou encore les contingents et autres quotas. Il n’y a aucune cohérence dans le néolibéralisme. C’est de l’égoïsme et du narcissisme. Pace que le marché n’est, par essence, ni éthique ni juste. Bill Clinton, ancien président américain, a eu l’occasion de le rappeler: «Si on laisse faire le marché, c’est le far west! Le gros mange le petit. Le rapide tue le lent.»

*Article publié dans le quotidien "Le Temps", mardi 9 mai 2017